« J’en ai assez ! Je veux vivre pour moi » – Le cri d’une femme après 35 ans de mariage

« Tu vas encore oublier d’acheter du pain, Françoise ? » La voix de Bernard résonne dans la cuisine, sèche, tranchante comme un couteau. Je serre les poings sur la table, les yeux fixés sur la nappe à carreaux rouges et blancs. J’ai envie de hurler, mais je me contente d’un murmure : « Non, Bernard. »

Trente-cinq ans que je vis dans cette maison de banlieue lyonnaise, trente-cinq ans que je suis « la femme de Bernard », « la mère de Claire et Julien », « la belle-fille de Madame Dupuis ». Mais qui suis-je, moi ?

Je me souviens du jour de notre mariage, à la mairie du 6e arrondissement. Ma mère pleurait de joie, mon père me serrait la main avec fierté. Bernard souriait, sûr de lui. J’étais amoureuse, naïve, persuadée que le bonheur se construisait à deux. Mais très vite, j’ai compris que dans notre couple, il n’y avait pas vraiment de place pour mes rêves.

« Françoise, tu pourrais t’occuper du linge ? »
« Françoise, tu as pensé à appeler le plombier ? »
« Françoise, tu pourrais éviter de parler politique devant mes collègues ? »

Au fil des années, mes envies se sont effacées. J’ai arrêté la peinture – « ça prend trop de place dans le salon » –, j’ai refusé une promotion – « qui va s’occuper des enfants ? » –, j’ai cessé d’inviter mes amies – « tu sais que je n’aime pas le bruit ». J’ai cru que c’était ça, aimer : se sacrifier.

Mais ce matin-là, devant le miroir embué de la salle de bain, j’ai vu une femme fatiguée, les traits tirés, les yeux éteints. J’ai eu peur. Peur d’arriver à soixante-dix ans sans avoir jamais vécu pour moi.

Le soir même, j’ai attendu que Bernard soit absorbé par son journal télévisé. J’ai pris une grande inspiration et je lui ai dit :

— Bernard… Je veux divorcer.

Il a levé les yeux vers moi, incrédule.

— Tu plaisantes ? À ton âge ? Pour aller où ? Faire quoi ?

Sa voix était pleine de mépris. J’ai senti la colère monter en moi.

— Je ne plaisante pas. Je veux vivre autrement. Pour moi.

Il a ri jaune.

— Tu ne survivras pas deux semaines sans moi.

Ses mots m’ont blessée plus que je ne l’aurais cru. Mais au fond, ils m’ont aussi libérée. J’ai compris qu’il ne me connaissait pas. Il ne m’a jamais vraiment regardée.

Les jours suivants ont été un tourbillon d’émotions. Claire m’a appelée en larmes :

— Maman, tu ne peux pas faire ça ! Papa va s’effondrer !

Julien a été plus distant :

— Tu fais ce que tu veux… Mais tu aurais pu attendre que les enfants soient partis.

Les enfants… Ils ont trente ans passés ! Et moi ? Quand est-ce que j’aurai le droit d’exister autrement qu’en tant que mère ?

Ma sœur Sylvie a été la seule à me soutenir :

— Enfin ! Il était temps que tu penses à toi. Tu te souviens comme tu aimais peindre ? Tu pourrais t’y remettre !

J’ai pleuré dans ses bras comme une enfant. J’avais oublié ce que c’était d’être écoutée sans jugement.

Le divorce a été long, douloureux. Bernard a tout fait pour me décourager : remarques acerbes, menaces voilées sur la maison, tentatives de culpabilisation auprès des enfants. J’ai tenu bon. J’ai trouvé un petit appartement à Villeurbanne, modeste mais lumineux. Les premiers soirs ont été difficiles : le silence pesant, l’absence des voix familières… Mais peu à peu, j’ai appris à apprécier cette solitude nouvelle.

J’ai ressorti mes pinceaux. J’ai pris des cours à la MJC du quartier. J’ai rencontré d’autres femmes comme moi : Hélène, qui a quitté son mari violent à cinquante-cinq ans ; Mireille, veuve depuis peu et qui découvre les joies du théâtre amateur ; Nadine, qui élève seule ses petits-enfants et rêve encore d’ouvrir une librairie.

Un soir d’hiver, alors que je rentrais chez moi après un vernissage où j’avais exposé deux toiles (mes toiles !), j’ai croisé Bernard par hasard sur la place Bellecour. Il avait l’air vieilli, fatigué.

— Tu as l’air… différente, m’a-t-il dit.

J’ai souri tristement.

— Je suis différente.

Il n’a rien répondu. Il est reparti dans la nuit lyonnaise sans se retourner.

Aujourd’hui encore, il m’arrive de douter. Ai-je eu raison ? Mes enfants me parlent moins souvent ; certains amis ont disparu. Mais je me sens vivante pour la première fois depuis des décennies.

Est-ce qu’il est trop tard pour être libre ? Peut-on vraiment recommencer sa vie à soixante ans passés ? Ou bien faut-il accepter de n’être qu’une ombre dans sa propre histoire ? Qu’en pensez-vous ?