On ne pense à moi que quand il faut garder Zoé : Histoire d’une mère française

— Maman, tu pourrais garder Zoé demain soir ? J’ai un rendez-vous important, je ne peux vraiment pas faire autrement.

La voix de Thomas résonne dans mon oreille, sèche, presque mécanique. Il ne me demande jamais comment je vais, il ne s’attarde pas sur les politesses. Il va droit au but, comme s’il appelait une baby-sitter, pas sa propre mère. Je regarde la pluie qui ruisselle sur la fenêtre de mon petit appartement de Nanterre, et je sens une boule se former dans ma gorge. J’ai envie de lui dire non, de lui rappeler que je ne suis pas qu’une solution de secours, mais je n’y arrive pas. Je réponds simplement :

— Oui, bien sûr, amène-la quand tu veux.

Il raccroche aussitôt, soulagé. Je reste là, le téléphone à la main, le cœur lourd. Depuis le divorce, tout a changé. Thomas s’est éloigné, il ne vient plus dîner le dimanche, il ne m’appelle que pour me demander un service. Je me demande souvent où j’ai échoué. Est-ce le divorce qui l’a brisé ? Ou bien est-ce moi, avec mes maladresses, mes silences, mes peurs ?

Le lendemain, il arrive en coup de vent, Zoé endormie dans ses bras. Il ne rentre même pas, il me la confie sur le pas de la porte, un baiser rapide sur le front de sa fille, puis il disparaît dans la nuit. Je regarde Zoé, ses boucles blondes, son souffle paisible. Elle n’a rien demandé à personne, cette petite. Elle ne sait pas que son père et moi ne nous parlons plus vraiment, que sa mère, Camille, m’évite depuis la séparation. Elle ne sait pas que je me sens seule, terriblement seule, dans cet appartement trop grand pour moi.

Je me souviens de l’époque où Thomas était petit. Il courait partout, il riait, il me serrait fort dans ses bras. Nous étions inséparables. Et puis il y a eu la rupture avec son père, les cris, les portes qui claquent, les larmes. J’ai essayé de tout faire pour lui, mais il s’est refermé comme une huître. Il a grandi trop vite, il est parti vivre avec Camille, et moi, je suis restée là, à attendre un signe, un appel, un mot gentil.

— Mamie, tu veux jouer avec moi ?

La voix de Zoé me tire de mes pensées. Elle me regarde avec ses grands yeux clairs, pleine de confiance et d’innocence. Je souris, je m’assois par terre avec elle, on sort les puzzles, les poupées, on invente des histoires. Pendant quelques heures, j’oublie tout. Je redeviens la maman que j’étais, la femme forte, celle qui sait consoler, rassurer, aimer sans compter.

Mais le soir, quand Zoé s’endort, la solitude revient. Je repense à Thomas, à ce qu’il est devenu. Il travaille trop, il ne parle jamais de ses sentiments. Il ne m’a jamais pardonné le divorce, je le sens. Parfois, j’ai envie de l’appeler, de lui dire tout ce que j’ai sur le cœur, mais j’ai peur de le déranger, peur de le perdre encore plus. Alors je me tais, j’attends qu’il ait besoin de moi, comme ce soir.

Quelques jours plus tard, je croise Camille au marché. Elle détourne les yeux, fait semblant de ne pas me voir. Je sens la honte m’envahir, comme si j’étais responsable de tout ce gâchis. Je me demande si un jour, on pourra se reparler, se pardonner. Mais pour l’instant, chacun reste dans son coin, prisonnier de ses rancœurs.

Un dimanche, j’ose enfin inviter Thomas à déjeuner. Il accepte, à ma grande surprise. Je prépare son plat préféré, un gratin dauphinois comme quand il était petit. Il arrive avec Zoé, mais il reste sur la défensive. On parle de tout et de rien, surtout de Zoé, jamais de nous. Je tente une question :

— Tu es heureux, Thomas ?

Il me regarde, surpris, presque agacé.

— Oui, ça va, maman. Pourquoi tu demandes ça ?

Je baisse les yeux, je n’ose pas lui dire que je m’inquiète, que je sens qu’il souffre. Il change de sujet, il parle de son travail, de ses collègues, de la maîtresse de Zoé. Je l’écoute, mais je sens qu’un mur s’est dressé entre nous, un mur que je n’arrive pas à franchir.

Après le repas, il repart vite, comme toujours. Je reste seule, la table encore dressée, le silence qui m’étouffe. Je me demande si toutes les mères ressentent ça, ce vide, cette impression d’avoir raté quelque chose d’essentiel. Je repense à ma propre mère, à nos disputes, à nos réconciliations. Peut-être que c’est ça, la vie : des séparations, des retrouvailles, des regrets.

Un soir, alors que je garde encore Zoé, elle me demande :

— Pourquoi papa il vient jamais jouer avec moi ici ?

Je sens les larmes monter, mais je me force à sourire.

— Papa travaille beaucoup, ma chérie. Mais il t’aime très fort, tu sais.

Elle hoche la tête, rassurée. Mais moi, je sais que ce n’est pas si simple. Je sais que Thomas fuit ce passé qui le blesse, qu’il préfère ne pas affronter ses souvenirs. Je voudrais lui dire que je suis là, que je l’aime, que je ne demande qu’à le retrouver. Mais je n’y arrive pas. Les mots restent coincés dans ma gorge.

Parfois, la nuit, je me lève, je regarde les photos de Thomas enfant, de nous trois avant la tempête. Je me demande où est passée cette complicité, ce bonheur simple. Je me demande si un jour, il reviendra vers moi, s’il comprendra que je n’ai jamais voulu lui faire de mal.

Je vis pour ces moments avec Zoé, pour ses rires, ses câlins, ses questions naïves. Mais au fond, je me sens invisible, utile seulement quand il faut dépanner, jamais pour partager un vrai moment de tendresse ou de complicité. Je me demande si je dois lui en parler, si je dois lui dire ma peine, ou si je dois continuer à me taire, à accepter ce rôle de grand-mère de service.

Est-ce que d’autres mères ressentent cette distance, ce manque ? Est-ce qu’on peut vraiment réparer ce qui a été brisé ? Ou bien faut-il apprendre à vivre avec l’absence, à aimer sans rien attendre en retour ?