Mon fils a brisé notre famille — Comment lui pardonner ?

« Tu ne comprends donc pas, Julien ? Tu as tout détruit ! » Ma voix tremble, résonne dans la cuisine, entre la cafetière qui goutte et la pendule qui martèle chaque seconde de ce matin d’octobre. Mon fils baisse les yeux, ses mains serrées autour d’une tasse froide. Il ne répond pas. Je sens la colère monter, cette colère qui me ronge depuis cinq ans, depuis ce soir où il m’a annoncé qu’il quittait Camille pour une autre femme.

Je m’appelle Françoise. J’ai soixante ans, et je croyais avoir tout vu, tout vécu. Mais rien ne m’avait préparée à voir mon propre fils détruire sa famille. Camille, je l’aimais comme ma fille. Elle était douce, attentive, et surtout, elle rendait Julien heureux. Leurs jumeaux, Lucie et Paul, étaient à peine sortis de la maternité quand tout a basculé.

Je revois encore cette soirée. Julien est arrivé à la maison, les traits tirés, les yeux fuyants. « Maman, il faut que je te parle… » Il a hésité, puis les mots sont tombés comme des pierres : « Je pars. J’ai rencontré quelqu’un d’autre. » J’ai cru que mon cœur s’arrêtait. J’ai pensé à Camille, seule avec deux bébés. J’ai pensé à ces Noëls passés ensemble, à ces vacances en Bretagne où nous riions tous autour d’un plateau de fruits de mer.

Depuis ce jour, rien n’est plus pareil. Les repas de famille sont devenus des champs de mines. Camille ne vient plus. Les enfants passent un week-end sur deux chez Julien et sa nouvelle compagne, Sophie. Je n’arrive pas à l’appeler « belle-fille ». Je n’y arrive pas.

Julien tente parfois de me parler, de m’expliquer : « Maman, je sais que tu m’en veux… Mais je suis heureux avec Sophie. » Heureux ? À quel prix ? Je vois bien que Lucie ne parle presque plus quand elle revient de chez son père. Paul fait des cauchemars. Camille s’éteint à petit feu, elle qui était si pleine de vie.

Je me sens coupable. Coupable de ne pas réussir à aimer Sophie, coupable d’en vouloir à mon propre fils. Je me demande si je suis une mauvaise mère. Les autres mamans du quartier disent qu’il faut soutenir ses enfants coûte que coûte. Mais comment soutenir l’insoutenable ?

Un soir, alors que je raccompagne Lucie et Paul chez Camille, elle me prend la main sur le pas de la porte : « Merci d’être là, Françoise… Je sais que ce n’est pas facile pour vous non plus. » Ses yeux brillent de larmes retenues. Je voudrais lui dire que je l’aime toujours comme avant, mais les mots restent coincés dans ma gorge.

À Noël dernier, j’ai tenté d’inviter tout le monde : Julien, Sophie, Camille et les enfants. Camille a refusé poliment. Julien est venu avec Sophie. L’ambiance était glaciale. Sophie a essayé de faire la conversation : « J’adore votre tarte aux pommes, Françoise ! » J’ai souri par politesse mais mon cœur n’y était pas. Après le repas, Julien m’a prise à part :

— Tu pourrais essayer de faire un effort…
— Un effort ? Pour qui ? Pour toi ou pour elle ?
— Pour nous tous…

J’ai éclaté en sanglots. Je n’arrive pas à tourner la page. Je repense à mon propre mariage avec Gérard, à nos disputes parfois violentes mais jamais au point de tout détruire. Est-ce que notre époque est devenue incapable d’endurer les tempêtes ?

Les voisins murmurent : « Pauvre Françoise… Son fils a tout gâché… » Ma sœur Monique me conseille d’aller voir un psy : « Tu dois lâcher prise… » Mais comment lâcher prise quand chaque photo de famille me rappelle ce bonheur perdu ?

Un dimanche matin, Lucie vient s’asseoir sur mes genoux :

— Mamie, pourquoi papa et maman ne s’aiment plus ?

Je reste sans voix. Que répondre à une enfant de cinq ans ? Que parfois les adultes font des erreurs qu’on ne peut pas réparer ? Que l’amour peut mourir même quand on le croyait éternel ?

Je me sens seule dans ce chagrin. Gérard fait semblant de ne rien voir : « Laisse-le vivre sa vie… » Mais moi, je n’y arrive pas.

Un soir d’été, alors que je range la vaisselle après un dîner silencieux avec Julien et Sophie, il me regarde longuement :

— Tu vas me pardonner un jour ?

Je détourne les yeux. Je voudrais lui dire oui, mais la blessure est trop profonde.

Les années passent et rien ne s’apaise vraiment. Camille a refait sa vie timidement avec un collègue du lycée où elle enseigne l’histoire-géo. Les enfants grandissent entre deux maisons, deux mondes qui ne se parlent plus vraiment.

Parfois je rêve que tout redevient comme avant : un dimanche ensoleillé dans le jardin, Camille qui rit en servant le café, Julien qui joue avec les jumeaux sous le cerisier en fleurs.

Mais la réalité me rattrape chaque matin.

Suis-je une mauvaise mère parce que je n’arrive pas à pardonner ? Est-ce qu’on peut aimer son enfant sans accepter ses choix ? Dites-moi… vous feriez quoi à ma place ?