Ma fille, ses cheveux et nous au bord du gouffre : Jusqu’où peut-on sacrifier l’enfance pour une cause ?

« Tu n’avais pas le droit ! » Ma voix a claqué dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Claire s’est figée, la main encore posée sur la tasse de café. Camille, notre fille de dix ans, s’est recroquevillée sur sa chaise, les yeux rougis, le crâne nu brillant sous la lumière du matin. Je n’arrivais pas à détacher mon regard de cette image : ma petite fille, privée de ses longs cheveux châtains, ceux que je brossais le soir avant qu’elle ne s’endorme.

« Papa… » a-t-elle murmuré, mais je n’ai pas pu répondre. J’étais trop en colère, trop bouleversé. Comment Claire avait-elle pu ? Comment avait-elle pu pousser Camille à un tel geste ?

Tout a commencé la veille. Camille est rentrée de l’école en pleurant. Sa meilleure amie, Lucie, venait d’apprendre qu’elle avait une leucémie. Les médecins allaient commencer la chimiothérapie dès le lendemain. Camille était inconsolable. Claire l’a prise dans ses bras et lui a parlé doucement, lui expliquant ce que traversait Lucie, la perte des cheveux, la peur d’être différente.

Je les ai écoutées depuis le couloir. J’ai entendu Claire dire : « Tu sais, il y a des enfants qui se rasent la tête pour soutenir leurs amis malades. »

Je n’ai pas réagi sur le moment. Je me suis dit que c’était une façon de rassurer Camille, de lui montrer qu’on pouvait agir face à l’injustice. Mais ce matin-là, en découvrant ma fille sans cheveux, j’ai compris que ce n’était pas qu’une idée lancée en l’air.

« Tu lui as mis ça dans la tête ! » ai-je accusé Claire. Elle a soutenu mon regard, les yeux brillants de larmes.

« Elle voulait le faire », a-t-elle répondu d’une voix tremblante. « Elle voulait montrer à Lucie qu’elle n’était pas seule. »

Camille a hoché la tête, mais je voyais bien qu’elle était perdue. Elle n’avait que dix ans ! Dix ans et déjà confrontée à la maladie, à la souffrance, au sacrifice de soi.

Le reste de la journée s’est déroulé dans un silence pesant. Je suis allé travailler sans dire un mot. Au bureau, impossible de me concentrer. Les images de Camille me hantaient : son sourire timide, sa main qui caressait machinalement son crâne lisse.

Le soir venu, j’ai retrouvé Claire dans le salon. Elle m’attendait, assise sur le canapé, les yeux cernés.

« Tu m’en veux », a-t-elle soufflé.

J’ai soupiré. « Je ne comprends pas comment tu as pu croire que c’était une bonne idée. »

Elle s’est redressée : « Tu crois que c’est facile pour moi ? J’ai vu Camille souffrir pour son amie. Je voulais qu’elle se sente utile… »

« Mais à quel prix ? » ai-je coupé. « Elle est trop jeune pour porter ce genre de fardeau ! »

Claire s’est levée brusquement : « Et si c’était elle qui était malade ? Tu voudrais qu’elle soit seule ? Qu’aucun enfant ne fasse un geste pour elle ? »

Je suis resté sans voix. La colère s’est mêlée à la culpabilité. Peut-être que j’étais trop protecteur… Peut-être que je refusais de voir grandir ma fille.

Les jours suivants ont été difficiles. À l’école, certains enfants se sont moqués de Camille. D’autres l’ont admirée. Les parents m’ont regardé avec étonnement à la sortie des classes. J’ai entendu des chuchotements : « C’est la petite qui s’est rasée pour son amie… »

Camille rentrait parfois en pleurant, parfois fière d’avoir tenu bon face aux moqueries. Un soir, elle s’est assise près de moi et a demandé : « Papa, tu es fâché contre moi ? »

J’ai senti mon cœur se serrer. Je l’ai prise dans mes bras : « Non, ma chérie… Je suis juste inquiet pour toi. »

Elle a souri tristement : « Je voulais juste que Lucie sache qu’elle n’est pas seule… »

J’ai compris alors que ce geste n’était pas seulement une idée imposée par Claire. C’était aussi le choix d’une enfant qui refusait l’indifférence.

Mais le conflit avec Claire persistait. Nous ne nous parlions plus que par bribes. Les repas étaient silencieux. Un soir, alors que Camille était couchée, j’ai explosé :

« On ne peut pas continuer comme ça ! On est en train de se perdre… »

Claire a éclaté en sanglots : « Je voulais juste faire ce qu’il y avait de mieux pour elle ! »

Je me suis assis à côté d’elle : « Mais qui décide ce qui est bien ? Nous ? Ou Camille ? »

Le silence a répondu à ma question.

Aujourd’hui encore, je ne sais pas si nous avons fait le bon choix. Camille a retrouvé le sourire peu à peu, mais quelque chose s’est brisé entre nous trois. La confiance ? L’innocence ? Ou simplement l’illusion que nous pouvions protéger nos enfants de tout ?

En regardant Camille jouer dans le jardin avec Lucie – qui commence à retrouver ses forces – je me demande : Avons-nous eu raison de laisser une enfant porter un tel poids ? Peut-on demander à nos enfants de sacrifier une part d’eux-mêmes pour une cause qui les dépasse ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?