Où s’arrête l’amour maternel ? Confessions d’une mère française à la retraite

— Tu pourrais aller chercher Léa à l’école aujourd’hui ? J’ai une réunion qui risque de finir tard…

La voix de Camille résonne dans la cuisine, tranchante, presque mécanique. Je lève les yeux de mon bol de café, surprise par la fatigue qui pèse déjà sur mes épaules alors que la journée commence à peine. Léa, ma petite-fille de six ans, est assise à côté de moi, les jambes qui balancent dans le vide. Elle me sourit, insouciante. J’acquiesce sans réfléchir, comme chaque fois depuis que Camille est revenue vivre ici après son divorce.

Je m’appelle Françoise. J’ai soixante-huit ans, et je croyais avoir enfin gagné le droit à un peu de tranquillité après une vie de travail comme infirmière à l’hôpital de Tours. Mais il y a deux ans, tout a changé. Camille est arrivée un soir d’automne, les yeux rougis, Léa endormie dans ses bras. « Je n’en peux plus, maman. Je ne veux plus vivre seule. »

J’ai ouvert la porte sans hésiter. C’est ce que font les mères, non ? On accueille, on console, on protège. Au début, j’étais heureuse de retrouver ma fille sous mon toit, de pouvoir aider ma petite-fille à grandir. Mais très vite, la frontière entre l’aide et le sacrifice s’est brouillée.

— Tu pourrais préparer quelque chose pour ce soir ? Je n’aurai pas le temps de passer au supermarché.

Encore une demande. Toujours polie, mais jamais vraiment une question. Je me suis retrouvée à faire les courses, à préparer les repas, à laver le linge de tout le monde. Les semaines sont devenues des mois. Camille rentre tard du travail, fatiguée, préoccupée. Elle s’enferme dans sa chambre pour téléphoner ou répondre à des mails. Léa se tourne vers moi pour tout : les devoirs, les histoires du soir, les petits bobos.

Un soir, alors que je pliais le linge dans le salon, j’ai entendu Camille soupirer :

— Franchement maman, tu pourrais éviter de mettre mes pulls au sèche-linge…

J’ai senti une colère sourde monter en moi. Je me suis tue. J’ai continué à plier les vêtements.

Les jours se ressemblent tous : lever Léa, préparer le petit-déjeuner, l’emmener à l’école, faire les courses, cuisiner… Parfois je m’arrête devant le miroir et je ne me reconnais plus. Où est passée la Françoise qui aimait lire dans son jardin ? Celle qui partait en randonnée avec ses amies du club ?

Un dimanche matin, j’ai tenté d’en parler à Camille.

— Tu sais, j’aimerais bien reprendre la chorale cette année… Peut-être que tu pourrais t’arranger pour être là certains soirs ?

Elle a levé les yeux au ciel :

— Maman, tu sais bien que c’est compliqué avec mon boulot ! Et puis Léa a besoin de stabilité en ce moment… Tu ne vas pas me laisser tomber ?

Laisser tomber ? Est-ce vraiment ce que je fais si je pense un peu à moi ?

La culpabilité me ronge. Je me dis que Camille a traversé une épreuve difficile. Que Léa a besoin d’amour et de repères. Mais chaque jour qui passe, je me sens plus invisible. Parfois j’ai l’impression d’être devenue une ombre dans ma propre maison.

Un soir d’hiver, alors que je rangeais la cuisine après le dîner, j’ai surpris une conversation entre Camille et une amie au téléphone :

— Heureusement que j’ai ma mère ! Elle fait tout ici…

Sa voix était légère, presque fière. J’ai eu envie de crier : « Et moi ? Qui pense à moi ? » Mais aucun son n’est sorti.

La nuit suivante, j’ai fait un rêve étrange : j’étais enfermée dans une pièce sans fenêtre. J’entendais Léa rire au loin et Camille parler fort, mais personne ne venait ouvrir la porte.

Le lendemain matin, j’ai décidé d’écrire ces mots dans mon journal :

« Où s’arrête l’amour maternel ? À quel moment devient-il une prison ? »

J’ai commencé à refuser certaines demandes. Doucement. J’ai dit non pour aller chercher Léa un mercredi après-midi parce que j’avais rendez-vous avec une amie au café du coin. Camille a boudé toute la soirée.

— Tu ne comprends pas ce que je vis !

Non, peut-être pas. Mais elle ne comprend pas non plus ce que je ressens.

Un samedi soir, alors que Léa dormait déjà, j’ai osé dire à Camille :

— Je t’aime, tu es ma fille. Mais je ne suis pas ta bonne ni ta nounou. J’ai aussi besoin d’exister.

Elle a éclaté en sanglots :

— Tu veux que je parte ?

Non. Je veux juste qu’on se respecte toutes les deux.

Depuis cette nuit-là, rien n’est vraiment réglé. Il y a des jours où tout semble plus léger ; d’autres où la tension flotte dans l’air comme un nuage d’orage prêt à éclater.

Mais j’apprends à dire non. À retrouver un peu de moi-même dans ce quotidien qui m’a avalée toute entière.

Parfois je me demande : est-ce égoïste de vouloir vivre pour soi après avoir tant donné ? Où finit l’amour maternel et où commence la perte de soi ?

Et vous… jusqu’où iriez-vous par amour pour vos enfants ?