Sous le même toit, des silences qui crient
« Tu ne comprends jamais rien ! » La voix de ma mère résonne dans le salon, tranchante comme une lame. Je serre mon cahier de maths contre moi, assise sur le canapé, tentant de me faire oublier. Mon père, debout devant la fenêtre, garde les bras croisés et le regard perdu sur les toits gris de Lyon. Mon frère Julien, quinze ans, balance nerveusement sa jambe, prêt à exploser.
« Arrête de crier, maman ! » hurle-t-il soudain. Il se lève d’un bond, fait tomber une chaise. Je sursaute. Maman se tourne vers lui, les yeux rouges. « Tu crois que c’est facile ? Tu crois que j’ai choisi cette vie ? »
Le silence tombe, lourd. Je sens mes larmes monter mais je les ravale. Depuis des mois, tout est devenu électrique à la maison. Papa rentre tard du travail à la préfecture, maman s’enferme dans la chambre pour téléphoner à sa sœur à Marseille. Julien sèche les cours et traîne avec des copains dont il ne me parle jamais. Et moi… Moi, je fais semblant que tout va bien au lycée, je souris à mes amies, je dis que mes parents sont juste fatigués.
Mais ce soir-là, tout éclate. Julien claque la porte si fort que les verres tremblent dans le buffet. Maman s’effondre sur une chaise et sanglote. Papa ne bouge pas. Je voudrais crier aussi, mais aucun son ne sort.
Plus tard dans la nuit, j’entends des voix basses dans le couloir. Je me glisse hors de ma chambre. « On ne peut plus continuer comme ça », murmure maman. « J’ai rencontré quelqu’un… »
Le choc me coupe le souffle. Papa ne répond pas tout de suite. Puis il dit simplement : « Je m’en doutais. »
Je retourne dans mon lit glacé, le cœur en vrac. Le lendemain matin, maman prépare le petit-déjeuner comme si de rien n’était. Julien ne descend pas. Papa lit son journal sans lever les yeux. Je regarde les tartines brûler dans le grille-pain.
Les jours suivants sont un enchaînement de silences et de gestes mécaniques. Maman annonce qu’elle va partir vivre chez sa sœur à Marseille « pour réfléchir ». Julien explose : « Tu nous abandonnes ! » Il claque encore la porte et disparaît toute la journée.
Je me retrouve seule avec papa. Il tente maladroitement de cuisiner des pâtes trop cuites et me demande si tout va bien à l’école. Je réponds oui, mais il voit bien que je mens.
Un soir, alors que je fais mes devoirs dans la cuisine, il s’assoit en face de moi :
— Camille… Tu sais que tu peux me parler ?
Je hoche la tête sans oser le regarder.
— Ce n’est pas ta faute, tout ça.
Je voudrais lui dire que j’ai peur que tout s’écroule, que je ne sais plus où est ma place. Mais je garde tout pour moi.
Julien rentre de plus en plus tard. Un soir, il revient avec un œil au beurre noir. Papa hurle : « Qu’est-ce que tu as encore fait ? » Julien crache : « T’as qu’à demander à maman ! »
La tension devient insupportable. Au lycée, je décroche peu à peu. Ma prof de français, Madame Lefèvre, m’arrête un jour après le cours :
— Camille, tu veux en parler ?
Je fonds en larmes dans ses bras.
Elle m’encourage à écrire ce que je ressens. Alors j’écris des pages entières de colère et de tristesse. J’écris sur la peur du vide quand maman n’est plus là, sur la honte d’avoir une famille qui se délite.
Un samedi matin, maman revient chercher ses affaires. Julien refuse de lui parler. Papa s’enferme dans la salle de bain. Moi, je reste plantée dans le couloir.
— Tu veux venir avec moi à Marseille ? demande-t-elle doucement.
Je secoue la tête.
— Je ne peux pas laisser papa et Julien.
Elle me serre fort contre elle et part sans se retourner.
Les semaines passent. Papa s’enfonce dans le mutisme. Julien disparaît parfois toute une nuit. Je deviens invisible à la maison.
Un soir d’hiver, alors que je rentre du lycée sous la pluie battante, je trouve Julien assis sur les marches de l’immeuble, trempé et grelottant.
— Ça va ?
Il hausse les épaules.
— J’en peux plus…
Je m’assieds à côté de lui.
— On va s’en sortir, tu crois ?
Il ne répond pas.
À l’intérieur, papa nous attend avec une soupe tiède et un regard fatigué.
— On doit parler tous les trois, dit-il d’une voix rauque.
Nous nous asseyons autour de la table.
— Je sais que c’est dur… Mais on doit rester soudés. Même si maman n’est plus là.
Julien baisse la tête. Je prends sa main sous la table.
Petit à petit, on apprend à vivre autrement. À partager nos silences et nos peurs. À rire parfois malgré tout.
Aujourd’hui encore, il y a des soirs où l’absence de maman pèse comme une pierre sur ma poitrine. Mais j’ai compris qu’on pouvait survivre aux tempêtes familiales si on accepte d’en parler et de s’écouter.
Est-ce qu’on peut vraiment recoller les morceaux d’une famille brisée ? Ou faut-il apprendre à vivre avec les fissures ?