Quand le passé frappe à la porte : le retour inattendu de mon ex-mari dans la vie de notre fille
— Tu ne peux pas faire ça, Julien ! Tu ne peux pas débarquer après tout ce temps et prétendre être le père de l’année !
Ma voix tremble, mais je refuse de baisser les yeux. Julien est là, devant la porte de mon appartement à Lyon, son visage fermé, les mains crispées sur la lanière de son sac. Derrière moi, Camille, notre fille de douze ans, écoute en silence. Elle serre son portable contre elle, les yeux écarquillés. Dix ans. Dix ans sans un mot, sans un anniversaire, sans même une carte postale. Et maintenant, il veut « rattraper le temps perdu ».
Je me souviens encore du jour où il est parti. Camille n’avait que deux ans. Il a claqué la porte, emportant avec lui ses rêves d’artiste raté et ses promesses jamais tenues. J’ai tout assumé seule : les nuits blanches, les rendez-vous chez le pédiatre, les bulletins scolaires, les premiers chagrins. Ma mère m’a aidée comme elle a pu, mais c’est moi qui ai tout porté. Et aujourd’hui, il revient, comme si rien n’avait changé.
— Écoute-moi, Élodie… Je sais que j’ai merdé. Mais j’ai changé. Je veux être là pour Camille maintenant.
Je ris nerveusement. Il a changé ? C’est facile à dire. Où était-il quand Camille a eu la varicelle et qu’elle pleurait toute la nuit ? Où était-il quand elle a eu peur de dormir seule après avoir vu ce film d’horreur chez une copine ? Où était-il quand elle a eu besoin d’un père pour lui apprendre à faire du vélo ?
— Tu veux être là maintenant ? Et si elle ne veut pas de toi ? Tu y as pensé ?
Julien baisse les yeux. Il n’a pas de réponse. Camille s’approche timidement.
— Maman… Je peux lui parler ?
Je sens mon cœur se serrer. Je voudrais la protéger de tout, mais je sais que je ne peux pas décider à sa place. Elle a le droit de connaître son père, même si ça me fait mal. Je hoche la tête et m’éloigne dans la cuisine, les mains tremblantes.
J’écoute leur conversation à travers la porte entrouverte.
— Salut Camille… Tu as grandi dis donc !
— Oui…
— Je sais que j’ai été absent. Je ne vais pas te mentir, j’ai fait beaucoup d’erreurs. Mais j’aimerais qu’on apprenne à se connaître… Si tu veux bien.
Un silence gênant s’installe. Je retiens mon souffle.
— Je sais pas… Peut-être…
Je sens les larmes monter. J’ai peur qu’elle lui pardonne trop vite, qu’elle oublie tout ce qu’il n’a pas fait pour elle. Mais j’ai aussi peur qu’elle souffre encore plus si elle refuse et qu’il s’en va pour de bon cette fois-ci.
Le soir venu, Camille vient s’asseoir près de moi sur le canapé.
— Tu crois qu’il va rester cette fois ?
Sa voix est pleine d’espoir et d’inquiétude à la fois. Je caresse ses cheveux blonds, si semblables à ceux de Julien.
— Je ne sais pas, ma chérie. Mais quoi qu’il arrive, je serai toujours là pour toi.
Les semaines passent. Julien insiste pour voir Camille tous les mercredis après-midi. Il l’emmène au cinéma, au musée des Confluences, il lui offre des cadeaux qu’elle n’ose pas refuser. Je sens qu’elle est partagée entre la curiosité et la méfiance. Moi, je suis rongée par l’angoisse.
Ma mère me répète :
— Fais attention, Élodie. On ne change pas du jour au lendemain.
Mais comment empêcher une enfant d’espérer ? Comment expliquer à une adolescente que l’amour d’un père ne se commande pas comme un plat au restaurant ?
Un soir, alors que je prépare le dîner, Camille explose :
— Pourquoi tu veux pas qu’il soit là ? T’as peur qu’il me vole ?
Je reste figée, la casserole à la main.
— Non… J’ai peur qu’il te fasse du mal en partant encore une fois.
Elle claque la porte de sa chambre. Je m’effondre sur une chaise, épuisée par cette guerre silencieuse qui me ronge depuis des semaines.
Un jour, Julien me propose une médiation familiale.
— On pourrait essayer… Pour Camille. Pour qu’elle ait les deux parents dont elle a besoin.
Je cède à contrecœur. La médiatrice s’appelle Madame Lefèvre. Elle nous reçoit dans un bureau impersonnel du centre social du quartier Guillotière.
— Vous savez, dit-elle doucement, il n’est jamais trop tard pour essayer de réparer… Mais il faut être honnête avec votre fille sur vos intentions et vos limites.
Julien promet monts et merveilles : il veut s’impliquer dans la scolarité de Camille, assister à ses compétitions de natation, l’aider à choisir son orientation au collège… Je sens que tout cela va trop vite.
Un soir d’automne, alors que Camille rentre d’un week-end chez son père — il a obtenu un droit de visite élargi — elle me regarde droit dans les yeux :
— Maman… Papa m’a dit qu’il voulait que j’habite chez lui une semaine sur deux. Tu es d’accord ?
Le sol se dérobe sous mes pieds. Partager ma fille ? Après tout ce temps où il n’a rien fait pour elle ? Je me retiens de pleurer devant elle.
— On va en parler ensemble avec la médiatrice… D’accord ?
La nuit suivante est blanche. Je repense à toutes ces années où j’ai été seule à tout gérer : les devoirs, les maladies infantiles, les crises d’adolescence qui commencent à poindre… Est-ce juste qu’il récolte aujourd’hui ce que j’ai semé seule ? Est-ce égoïste de vouloir garder ma fille près de moi ?
Le jour de la médiation arrive. Camille est là, entre nous deux, les yeux brillants d’émotion.
— J’aimerais essayer… dit-elle timidement. Pour voir si c’est possible…
Je sens mon cœur se briser mais je souris pour elle.
Aujourd’hui encore, je ne sais pas si j’ai pris la bonne décision en acceptant cette garde alternée. Parfois je me dis que j’aurais dû me battre plus fort pour la garder près de moi ; parfois je me dis que j’ai bien fait de lui laisser cette chance avec son père.
Mais dites-moi… Peut-on vraiment rattraper dix ans d’absence en quelques mois ? Est-ce que le pardon suffit à réparer tout ce qui a été brisé ?