J’ai accueilli mon ex-belle-fille chez moi – Aujourd’hui, mon fils m’est devenu étranger
« Tu préfères donc Camille à ton propre fils ? » La voix de Guillaume résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes, incapable de répondre. Il y a quelques minutes à peine, il a claqué la porte derrière lui, laissant un silence lourd et glacial dans l’appartement.
Je m’appelle Sylvie. J’ai 54 ans et j’ai élevé Guillaume seule, depuis que son père, Philippe, nous a quittés pour refaire sa vie à Bordeaux avec une femme plus jeune. J’ai tout sacrifié pour mon fils : mes rêves, mes soirées, parfois même ma dignité. J’ai travaillé comme infirmière de nuit à l’hôpital de Saint-Denis pour qu’il ne manque jamais de rien. Nous étions une équipe, lui et moi. Jusqu’à ce que tout bascule.
Guillaume a rencontré Camille à la fac de droit. Elle était douce, discrète, toujours un sourire timide aux lèvres. Je l’aimais bien, Camille. Ils se sont mariés jeunes, trop jeunes peut-être. Deux enfants sont arrivés : Léa et Paul, mes petits trésors. Mais la vie n’est jamais simple. Les disputes se sont multipliées entre eux, les reproches aussi. Un jour, Guillaume est parti. Il disait ne plus supporter la routine, les cris des enfants, la fatigue. Il voulait « respirer ».
Camille s’est retrouvée seule avec Léa et Paul dans un petit appartement humide à Aubervilliers. Je voyais bien qu’elle n’y arrivait plus. Un soir d’hiver, elle est venue frapper à ma porte avec les enfants et deux valises. Elle avait les yeux rouges d’avoir pleuré.
— Sylvie… Je ne sais plus quoi faire. Je n’ai plus personne.
Je l’ai prise dans mes bras sans réfléchir. Comment aurais-je pu la laisser dehors ? C’était la mère de mes petits-enfants ! J’ai réaménagé la chambre d’amis, acheté un lit superposé pour Léa et Paul. La maison s’est remplie de rires d’enfants, de dessins accrochés au frigo, de chaussettes égarées dans le salon.
Mais Guillaume n’a pas compris. Il venait moins souvent. Quand il passait voir les enfants, il évitait mon regard. Un soir, il m’a lancé :
— Tu te rends compte que tu me trahis ? Tu prends son parti contre moi !
J’ai tenté d’expliquer :
— Ce n’est pas une question de parti pris… Camille est seule, elle a besoin d’aide. Et puis ce sont tes enfants aussi !
Il a haussé les épaules et est reparti sans un mot.
Les semaines ont passé. Camille a trouvé un petit boulot dans une boulangerie du quartier. Je gardais Léa et Paul après l’école. Petit à petit, nous avons trouvé un équilibre fragile. Mais Guillaume s’est éloigné de plus en plus. Il ne venait plus aux anniversaires, il ne répondait plus à mes messages.
Un dimanche de juin, alors que je préparais un gâteau au chocolat pour l’anniversaire de Léa, Guillaume a débarqué sans prévenir. Il avait l’air fatigué, les traits tirés.
— On peut parler ?
Nous nous sommes assis dans le salon.
— Maman… Tu ne comprends pas ce que tu fais ? Tu me mets dehors de ma propre famille !
J’ai senti les larmes monter.
— Guillaume… Je t’en supplie… Je fais ce que je peux pour tout le monde.
Il a secoué la tête.
— Non, tu fais ce que tu veux ! Tu as toujours préféré les autres à moi… Même quand j’étais petit !
Cette phrase m’a transpercée comme une lame glacée. Comment pouvait-il penser ça ? Moi qui avais tout donné pour lui…
Après son départ précipité ce jour-là, j’ai passé des nuits blanches à ressasser ses mots. Avais-je eu tort d’aider Camille ? Devais-je la mettre dehors pour récupérer mon fils ? Mais comment abandonner deux enfants innocents ?
Camille a remarqué mon malaise.
— Sylvie… Si tu veux que je parte avec les enfants… Je comprends.
J’ai secoué la tête en pleurant.
— Non… Ce n’est pas toi le problème… C’est moi qui ne sais plus comment être une bonne mère.
Les jours ont continué à s’égrener dans cette tension sourde. Les voisins commençaient à parler : « Tu as vu ? Elle héberge son ex-belle-fille… » Même ma sœur Françoise m’a appelée :
— Sylvie, tu devrais penser à toi maintenant… Tu as assez donné !
Mais comment penser à moi quand je vois Léa me tendre ses bras chaque matin ? Quand Paul me demande de lui raconter une histoire avant de dormir ?
Un soir d’automne, alors que je rentrais tard du travail, j’ai trouvé Guillaume assis sur le banc devant l’immeuble. Il avait l’air perdu.
— Maman… Je crois que j’ai besoin d’aide aussi.
Je me suis assise près de lui en silence. Il a posé sa tête sur mon épaule comme quand il était petit garçon.
— J’ai peur de t’avoir perdue…
J’ai caressé ses cheveux grisants.
— Tu ne me perdras jamais… Mais il faut qu’on apprenne à vivre avec nos choix.
Aujourd’hui encore, rien n’est réglé. Guillaume ne vient pas souvent mais il m’appelle parfois. Camille cherche un appartement pour elle et les enfants. Moi, je me demande chaque soir si j’ai fait le bon choix ou si j’ai brisé ma famille en voulant trop bien faire.
Est-ce qu’on peut aimer tout le monde sans se perdre soi-même ? Est-ce qu’on doit choisir entre aider ou préserver nos liens du sang ? Qu’auriez-vous fait à ma place ?