Les Fêlures Invisibles : Une Vie Entre Amour et Regrets

— Tu ne comprends jamais rien, maman !

La porte claque si fort que le miroir du couloir en frémit. Je reste figée, la main encore tendue vers ma fille, Camille, qui vient de disparaître dans sa chambre. Dans le salon, mon fils Théo, dix ans, fait semblant de ne pas avoir entendu. Il s’enfonce dans son jeu vidéo, casque sur les oreilles, muré dans un silence qui me fait plus mal que les cris de Camille.

Je m’appelle Marianne. J’ai quarante-trois ans et je vis à Lyon, dans un appartement trop grand depuis que François est parti. Il y a deux ans, nous avons décidé de divorcer. Enfin… c’est moi qui ai pris la décision. Je croyais naïvement qu’on pouvait se séparer sans se déchirer, qu’on pouvait rester une famille autrement. Mais la vie ne se plie pas à nos idéaux.

Le soir, quand la ville s’endort derrière les volets, je me retrouve seule face à mes regrets. Je repense à cette nuit où j’ai annoncé à François que je ne l’aimais plus. Il n’a rien dit. Juste ce regard — ce mélange de tristesse et de colère — qui me hante encore. Depuis, il a refait sa vie avec une certaine Sophie, une collègue de son bureau d’architectes. Les enfants vont chez eux un week-end sur deux. Camille revient toujours plus distante, Théo plus fermé.

— Tu pourrais faire un effort avec Sophie, tu sais…

La voix de François résonne dans ma mémoire. Il me l’a dit un dimanche soir, alors qu’il venait récupérer les enfants. J’ai senti la morsure de la jalousie et de l’humiliation. Sophie cuisine des gâteaux avec Camille, elle emmène Théo au cinéma. Moi, je peine à leur arracher un sourire.

Au travail aussi, tout s’effrite. Je suis professeure d’histoire-géo dans un collège du 7ème arrondissement. Avant, j’adorais transmettre ma passion pour la Révolution française ou la Seconde Guerre mondiale. Maintenant, je me surprends à rêver d’une autre vie pendant les conseils de classe. Mes collègues me regardent avec cette compassion gênée réservée aux divorcées : « Tu tiens le coup ? »

Un soir d’hiver, alors que la pluie martèle les vitres et que Camille refuse de dîner avec nous, je craque.

— Pourquoi tu me détestes autant ?

Elle me fixe avec des yeux pleins de larmes et de colère.

— Parce que tu as tout cassé ! Papa était triste mais au moins on était ensemble !

Je voudrais lui expliquer que l’amour ne suffit pas toujours, que rester ensemble pour les enfants peut être pire encore… Mais les mots restent coincés dans ma gorge. Théo quitte la table sans un mot.

Les semaines passent. Les silences s’installent comme des toiles d’araignée dans notre appartement. Je fais semblant d’aller bien devant mes parents — ils vivent à Annecy et m’appellent chaque dimanche — mais ma mère sent tout.

— Marianne, tu devrais voir quelqu’un…

Je refuse. Je veux croire que je peux réparer seule ce qui s’est brisé.

Un matin de printemps, alors que je prépare le petit-déjeuner, Théo s’approche timidement.

— Maman… tu crois que papa va revenir ?

Mon cœur se serre. Je m’agenouille pour être à sa hauteur.

— Non, mon chéri… Mais on sera toujours là pour toi, tous les deux.

Il détourne les yeux. Je sens son chagrin comme une vague qui menace de m’emporter.

Le soir même, je reçois un message de François : « Camille veut rester chez nous ce week-end. Elle a besoin de souffler. »

Je lis et relis ces mots. J’ai envie de hurler, de pleurer, d’appeler Camille pour lui dire qu’elle me manque déjà. Mais je ne fais rien. J’attends simplement qu’elle revienne.

Les mois défilent. Je m’accroche à des petits riens : un sourire volé à Théo quand on regarde un vieux film ensemble ; une discussion avec Camille sur ses rêves d’avenir — elle veut devenir vétérinaire ; le parfum du café le matin qui me rappelle les dimanches heureux d’autrefois.

Un jour, alors que je corrige des copies dans un café du quartier Croix-Rousse, une femme s’assied près de moi. Elle s’appelle Claire et me reconnaît : « On se croise souvent à l’école… » On parle longtemps. Elle aussi est divorcée, elle aussi se débat avec la culpabilité et la solitude.

— Tu sais, Marianne… On fait ce qu’on peut. Les enfants finiront par comprendre.

Je voudrais la croire. Mais certains soirs, quand la maison est vide et que le silence pèse comme une chape de plomb, je doute encore.

Ai-je eu raison de tout bouleverser ? Est-ce que mes enfants me pardonneront un jour ?

Et vous… avez-vous déjà eu l’impression que vos choix ont laissé des fêlures invisibles dans le cœur de ceux que vous aimez ?