« Tu n’es pas une étrangère, tu es la femme ! » – Une semaine avant l’anniversaire qui a tout bouleversé
« Tu n’es pas une étrangère, tu es la femme ! »
La voix de ma belle-mère résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre la poignée du tiroir, les jointures blanchies. C’est la troisième fois cette semaine qu’elle me rappelle mon « rôle » dans cette maison. Je regarde le calendrier : dans sept jours, cela fera dix ans que je suis mariée à Paul. Dix ans à essayer d’être la belle-fille idéale, la mère attentive, l’épouse parfaite. Dix ans à m’effacer.
Ce soir-là, Paul rentre tard. Je l’attends, assise dans la pénombre, les mains posées sur mes genoux. Quand il entre, il me lance un sourire fatigué :
— Tu n’as pas mangé ?
Je secoue la tête. Il ne remarque pas mes yeux rougis.
— Ta mère est passée, aujourd’hui.
Il soupire, s’assoit en face de moi.
— Elle veut juste aider.
Je ris, un rire amer qui me surprend moi-même.
— Aider ? Elle me rappelle chaque jour que je ne fais jamais assez bien. Que je ne suis pas d’ici. Que je ne serai jamais vraiment des vôtres.
Paul détourne les yeux. Il ne sait pas quoi répondre. Il ne sait jamais quoi répondre.
Le lendemain matin, je prépare le petit-déjeuner pour nos deux enfants, Camille et Louis. Camille me demande pourquoi je suis triste. Je lui souris, mais elle n’est pas dupe. À l’école, je croise d’autres mères qui semblent si sûres d’elles, si à leur place. Moi, je me sens comme une invitée dans ma propre vie.
La semaine avance. Ma belle-mère revient chaque jour sous prétexte de m’aider à préparer le dîner d’anniversaire. Elle inspecte la maison, critique la façon dont je plie les serviettes, dont je range les courses.
— Tu sais, dans notre famille, on fait les choses autrement, dit-elle en arrangeant un coussin sur le canapé.
Je serre les dents. J’ai envie de lui crier que c’est aussi ma famille maintenant. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.
Le jeudi soir, alors que je mets Louis au lit, il me demande :
— Maman, pourquoi Mamie te parle toujours comme ça ?
Je sens les larmes monter. Je caresse ses cheveux.
— Parfois, les gens oublient que chacun a sa façon de faire les choses.
Il me serre fort dans ses bras. C’est lui qui me console.
Vendredi matin, je croise ma voisine, Sophie, sur le palier. Elle remarque mon air fatigué.
— Ça va ?
Je craque. Je lui raconte tout : la pression, l’impression d’être invisible, le sentiment d’étouffer.
— Tu sais, dit-elle doucement, tu as le droit d’exister pour toi-même aussi. On n’est pas obligées de tout sacrifier pour les autres.
Ses mots résonnent en moi toute la journée.
Le soir venu, Paul rentre plus tôt que d’habitude. Je prends mon courage à deux mains.
— Paul, il faut qu’on parle.
Il s’assoit en face de moi. Je sens mon cœur battre à tout rompre.
— Je n’en peux plus. J’ai l’impression d’être une étrangère ici. Ta mère… elle ne me laisse aucune place. Et toi… tu ne me défends jamais.
Il baisse la tête.
— Je suis désolé… Je ne veux pas de conflit entre vous deux.
— Mais c’est moi qui souffre ! Je ne veux plus être invisible dans ma propre maison !
Un silence lourd s’installe. Il finit par murmurer :
— Que veux-tu faire ?
Je prends une grande inspiration.
— Pour commencer… j’aimerais qu’on fête notre anniversaire juste tous les quatre. Sans ta mère. Sans personne d’autre.
Il hésite puis acquiesce.
Le lendemain matin, j’annonce la nouvelle à ma belle-mère au téléphone. Sa voix se fait glaciale :
— C’est comme ça que tu remercies la famille ?
Je respire profondément.
— J’ai besoin de retrouver ma place auprès de mon mari et de mes enfants. Ce n’est pas contre vous.
Elle raccroche sans un mot de plus.
Le jour de notre anniversaire arrive enfin. Nous partons tous les quatre pique-niquer au parc des Buttes-Chaumont. Les enfants rient, Paul me prend la main. Pour la première fois depuis longtemps, je me sens légère.
Le soir, alors que les enfants dorment et que Paris s’endort derrière nos fenêtres, Paul me regarde dans les yeux :
— Merci d’avoir eu le courage de dire stop.
Je souris tristement.
— Il était temps que je me choisisse aussi…
Je repense à toutes ces années où j’ai cru qu’être une bonne épouse signifiait s’oublier soi-même. Est-ce vraiment ce qu’on attend de nous ? Est-ce cela être une femme en France aujourd’hui ?
Et vous… jusqu’où iriez-vous pour retrouver votre place ?