Sous le même toit, sans liberté : Mon combat pour moi-même

« Catherine, tu as encore oublié de payer la facture d’électricité ? » La voix de François résonne dans la cuisine, sèche, tranchante. Je serre la tasse de café entre mes mains tremblantes. Il n’est que huit heures du matin, mais déjà la tension s’installe, lourde comme un orage d’été. Je baisse les yeux, honteuse, alors que je sais pertinemment que c’est lui qui gère tous les comptes. Je n’ai même plus accès à notre compte commun depuis des années.

Je m’appelle Catherine Martin. J’ai 38 ans, deux enfants, et je vis à Lyon dans un appartement qui me semble chaque jour plus étroit. Quand j’ai rencontré François, il était charmant, attentionné. Il disait vouloir me protéger du monde, de ses dangers. J’ai cru à ses mots, à ses gestes tendres. Mais aujourd’hui, je comprends que ce n’était pas de la protection, mais du contrôle.

« Tu pourrais au moins faire un effort pour t’occuper de la maison », ajoute-t-il en passant devant moi sans un regard. Je sens mes joues brûler de colère et d’humiliation. Je travaille à mi-temps dans une petite librairie du quartier. Mon salaire ? Je le verse intégralement sur le compte de François. C’était lui qui avait insisté : « C’est plus simple pour gérer le budget familial. »

Au début, je ne voyais pas le piège se refermer sur moi. Je voulais croire qu’il savait mieux que moi gérer l’argent, que c’était normal qu’il prenne les décisions importantes. Mais petit à petit, j’ai perdu pied. Plus de sorties avec mes amies – « Elles t’influencent mal », disait-il. Plus de projets personnels – « On n’a pas les moyens », répétait-il. Même mes vêtements, c’est lui qui les choisissait.

Un soir d’hiver, alors que je rangeais la chambre des enfants, ma fille Lucie m’a demandé : « Maman, pourquoi tu pleures souvent ? » J’ai senti mon cœur se briser. J’ai menti : « Ce sont des larmes de fatigue, ma chérie. » Mais au fond de moi, je savais que c’était bien plus grave.

Le lendemain, à la librairie, j’ai croisé Claire, une cliente régulière. Elle m’a prise à part : « Tu as l’air épuisée… Si tu veux parler, je suis là. » J’ai failli tout lui raconter mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. La honte me paralysait.

Les semaines ont passé. François devenait de plus en plus irritable. Un soir, il a claqué la porte si fort que les enfants se sont mis à pleurer. J’ai compris que je ne pouvais plus continuer ainsi. Mais comment partir ? Je n’avais rien à moi : pas d’argent, pas de famille proche – mes parents sont décédés il y a cinq ans –, et mes rares amies s’étaient éloignées.

Un matin, alors que François était au travail et les enfants à l’école, j’ai fouillé dans ses papiers. J’ai découvert qu’il avait ouvert un livret d’épargne à son nom avec toutes mes économies. J’ai eu la nausée. C’est là que j’ai pris conscience de l’ampleur de sa manipulation.

Ce soir-là, j’ai attendu qu’il s’endorme pour envoyer un message à Claire : « Est-ce que je peux te parler ? » Elle m’a répondu tout de suite : « Bien sûr, viens quand tu veux. »

Le lendemain, après mon service à la librairie, je me suis rendue chez elle. J’ai tout déballé : la peur quotidienne, l’argent confisqué, la solitude. Claire m’a écoutée sans juger et m’a parlé d’une association lyonnaise qui aide les femmes victimes de violences psychologiques.

J’ai mis des semaines à trouver le courage d’appeler. La première fois que j’ai entendu la voix douce de l’assistante sociale au bout du fil, j’ai fondu en larmes. Elle m’a expliqué mes droits : « Vous avez le droit d’avoir votre propre compte bancaire, Catherine. Vous avez le droit de disposer de votre argent et de vos papiers personnels. »

J’ai commencé à cacher un peu d’argent chaque semaine dans un vieux livre oublié sur l’étagère du salon. J’ai ouvert une boîte mail secrète pour échanger avec l’association et préparer mon départ en toute discrétion.

Mais François sentait que quelque chose changeait en moi. Un soir, il a fouillé dans mon sac et trouvé un reçu bancaire à mon nom. Il est entré dans une colère noire : « Tu me trahis ? Après tout ce que j’ai fait pour toi ! »

J’ai eu peur pour la première fois qu’il devienne violent physiquement. Cette nuit-là, j’ai dormi toute habillée avec mon téléphone sous l’oreiller.

Quelques jours plus tard, Claire m’a proposé de venir habiter chez elle temporairement avec les enfants. J’ai hésité – comment expliquer ça à Lucie et Paul ? Mais quand Lucie m’a dit en chuchotant : « Maman, j’ai peur quand papa crie », j’ai su qu’il fallait partir.

Un matin de mai, alors que François était au travail, j’ai pris deux sacs et j’ai quitté l’appartement avec les enfants. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il allait exploser.

Chez Claire, nous avons été accueillis avec chaleur et bienveillance. Les enfants ont retrouvé le sourire peu à peu. Moi aussi, même si la peur ne me quittait pas tout à fait.

J’ai entamé des démarches juridiques pour récupérer mes droits et protéger mes enfants. Ce fut long et difficile – François a tout fait pour me faire passer pour une mère irresponsable devant le juge –, mais grâce au soutien de l’association et de Claire, je n’ai pas flanché.

Aujourd’hui encore, il m’arrive de douter : ai-je bien fait ? Vais-je réussir à reconstruire ma vie ? Mais quand je vois Lucie dessiner des soleils et Paul rire aux éclats dans le salon de notre nouveau petit appartement social, je me dis que oui.

Est-ce vraiment ça l’amour : s’effacer jusqu’à disparaître ? Ou bien est-ce avoir le courage de se choisir soi-même pour offrir un avenir meilleur à ses enfants ? Qu’en pensez-vous ?