Sous le même toit : Quand la maternité devient un fardeau
« Tu n’as pas encore préparé le biberon ? » La voix de Julien résonne dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je sursaute, le lait déborde sur le plan de travail. Arthur hurle dans son transat, ses petits poings crispés. Je sens mes mains trembler. Il est 3h27 du matin, et je n’ai pas dormi plus de deux heures d’affilée depuis la naissance d’Arthur, il y a trois mois.
Je m’appelle Camille. Avant, j’étais une femme organisée, souriante, pleine d’énergie. Aujourd’hui, je ne me reconnais plus dans le miroir. Mes cernes sont plus profonds que jamais, mes cheveux en bataille, et mon sourire s’est effacé quelque part entre la table à langer et la machine à laver. Je vis à Lyon, dans un appartement trop petit pour trois, avec Julien, mon mari depuis cinq ans.
Julien… Il était mon roc, mon complice. Mais depuis qu’Arthur est là, tout a changé. Il rentre tard du travail, fatigué, irritable. Il dit qu’il fait de son mieux, mais je sens son regard peser sur moi à chaque fois qu’Arthur pleure. Comme si tout était de ma faute.
« Tu pourrais au moins essayer de le calmer ! » s’énerve-t-il un soir où Arthur ne cesse de crier. Je ravale mes larmes. Je voudrais lui hurler que je fais déjà tout ce que je peux, que je suis épuisée, que j’ai peur de ne pas être une bonne mère. Mais les mots restent coincés dans ma gorge.
Ma mère m’appelle tous les jours. « Tu sais, à mon époque, on n’avait pas toutes ces aides… » Elle soupire quand je lui parle de ma fatigue. « Il faut t’accrocher, Camille. » Mais je n’ai plus la force de m’accrocher. Je me sens seule, incomprise.
Un matin, alors qu’Arthur dort enfin, je m’effondre sur le canapé. Les larmes coulent sans bruit. Je pense à toutes ces femmes que je croise dans le parc, souriantes avec leurs poussettes. Pourquoi moi, je n’y arrive pas ? Pourquoi ai-je l’impression d’étouffer sous le poids de cette maternité ?
Julien me trouve ainsi en rentrant du travail. Il s’arrête sur le seuil du salon, hésite. « Camille… tu veux qu’on parle ? »
Je secoue la tête. Je ne veux pas parler. Je veux juste dormir. Disparaître quelques heures.
Les jours passent, tous identiques. Les couches, les biberons, les pleurs d’Arthur qui me vrillent les tympans. Julien et moi ne nous touchons plus. Nos conversations se résument à des listes de courses ou des reproches voilés.
Un soir, alors qu’Arthur s’est enfin endormi, Julien explose : « J’en peux plus ! On n’est plus nous ! Tu ne fais que t’occuper du petit ! »
Je le regarde, sidérée. « Tu crois que c’est facile pour moi ? Tu crois que j’ai choisi ça ? »
Il détourne les yeux. Un silence lourd s’installe entre nous.
Je commence à avoir peur de sortir avec Arthur. Peur qu’il pleure en public, peur du regard des autres mamans au square Moncey qui semblent tout réussir sans effort. Je me sens jugée partout : par Julien, par ma mère, par la société entière qui attend de moi d’être parfaite.
Un après-midi pluvieux de novembre, je craque. Je laisse Arthur chez ma voisine Sophie – la seule qui ait remarqué ma détresse – et je marche sans but dans les rues du 3ème arrondissement. Les larmes me brouillent la vue. Je m’arrête devant une pharmacie et j’entre presque machinalement.
« Bonjour madame… Vous allez bien ? » demande la pharmacienne en me voyant pâle et tremblante.
Je fonds en larmes devant elle. Elle m’écoute sans juger pendant dix minutes entières. Puis elle me tend une carte : « Il existe des groupes de parole pour jeunes mamans à la Maison de la Parentalité, juste à côté du parc Blandan… Vous devriez essayer. »
Cette nuit-là, je regarde Arthur dormir dans son lit à barreaux. Son visage paisible me serre le cœur. Je réalise que j’ai besoin d’aide. Que je ne peux pas continuer ainsi.
Le lendemain matin, j’annonce à Julien : « J’irai à ce groupe de parole jeudi soir. J’ai besoin d’en parler avec d’autres femmes qui vivent la même chose que moi. »
Il me regarde longuement puis hoche la tête : « Je suis désolé… Je n’ai pas su t’aider comme il fallait. »
À la Maison de la Parentalité, je rencontre Claire, Élodie et Fatima – toutes mamans récentes comme moi. Elles parlent sans filtre de leur épuisement, de leurs doutes, de leur colère parfois contre leurs conjoints ou leurs propres enfants. Pour la première fois depuis des mois, je me sens comprise.
Peu à peu, je retrouve un peu d’air. Julien accepte de prendre Arthur une soirée par semaine pour que je puisse sortir ou simplement dormir sans interruption. Ma mère commence à comprendre que j’ai besoin d’écoute plus que de conseils.
Mais rien n’est simple ni magique : il y a encore des disputes avec Julien, des nuits blanches et des moments où je doute de tout.
Un soir d’hiver, alors qu’Arthur rit aux éclats dans son bain et que Julien me prend la main en silence, je sens une larme couler sur ma joue – mais cette fois-ci c’est une larme d’espoir.
Est-ce qu’on peut vraiment réapprendre à être soi-même quand on devient parent ? Est-ce qu’on a le droit d’être faible pour mieux se relever ? Qu’en pensez-vous ?