Quand la famille n’est plus un refuge – Le combat d’une mère dans sa propre maison
« Tu rentres encore tard, Claire ? » La voix de Julien claque dans le couloir, froide, tranchante. Je serre fort la main de mon fils, Louis, qui s’accroche à ma jupe, ses yeux cherchant les miens, inquiets. Il n’a que trois ans, mais il comprend déjà trop de choses. Je pose mon sac, j’essaie de sourire. « J’ai eu du retard au travail, la réunion a duré plus longtemps… »
Julien lève les yeux au ciel, soupire bruyamment. « Toujours une excuse. Tu crois que c’est facile pour moi ? » Il ne me regarde même pas. Il prend son assiette, s’installe devant la télé, me laissant seule avec Louis et la vaisselle sale. Je sens la colère monter, mais je ravale mes mots. Pas devant Louis. Pas ce soir.
Pourtant, il n’a pas toujours été comme ça. Quand j’ai rencontré Julien, il était doux, attentionné. On riait, on rêvait de voyages, d’une maison pleine de vie. Mais depuis la naissance de Louis, tout a changé. J’ai voulu reprendre le travail, même à mi-temps, pour ne pas perdre pied, pour garder un peu de moi. Julien n’a jamais compris. « Une mère doit s’occuper de son enfant, pas courir après une carrière », répète-t-il. Mais moi, j’étouffe à la maison. J’ai besoin de ce travail, pas seulement pour l’argent, mais pour exister.
Les disputes sont devenues notre quotidien. Parfois, elles éclatent pour un rien : un jouet qui traîne, un repas pas prêt à temps, un rendez-vous chez le pédiatre oublié. Julien crie, tape du poing sur la table. Louis se cache derrière moi, tremble. Je me sens coupable, impuissante. Est-ce que je suis une mauvaise mère ? Est-ce que je détruis ma famille ?
Un soir, alors que je couche Louis, il me chuchote : « Maman, pourquoi papa il crie tout le temps ? » Mon cœur se brise. Je caresse ses cheveux, je mens : « Papa est fatigué, mon chéri. » Mais je sais que ce n’est pas la vérité. La vérité, c’est que Julien ne supporte plus ma présence, ou peut-être ma liberté. Il voudrait que je sois une autre, une femme docile, silencieuse, entièrement dévouée à lui et à la maison.
Je me surprends à rêver d’une autre vie. Parfois, dans le bus qui me ramène du travail, je regarde les femmes autour de moi. Certaines rient, d’autres semblent pressées, mais aucune ne porte ce poids invisible qui m’écrase. Je me demande si elles aussi, elles rentrent chez elles la boule au ventre, redoutant la prochaine dispute, le prochain reproche.
Un dimanche, alors que je prépare le déjeuner, Julien entre dans la cuisine, furieux. « Tu ne fais jamais rien comme il faut ! Regarde-moi ce bordel ! » Il attrape une assiette, la jette dans l’évier. Louis sursaute, se met à pleurer. Je me tourne vers Julien, la voix tremblante : « Arrête, tu fais peur à Louis. » Il me fusille du regard. « C’est toi qui le rends comme ça, avec tes manières de bourgeoise ! »
Je sens la honte, la peur, la colère. Mais surtout, je sens que je me perds. Où est passée la Claire d’avant ? Celle qui riait, qui croyait en l’amour ? Je me regarde dans le miroir, je ne me reconnais plus. Mes yeux sont cernés, mes épaules voûtées. Je vis dans la crainte, chaque jour un peu plus.
J’essaie d’en parler à ma mère, mais elle me répond : « Tu sais, Claire, les hommes sont comme ça. Il faut être patiente, ça passera. » Mais moi, je ne veux pas que ça passe. Je veux que ça change. Je veux que mon fils grandisse dans un foyer où il n’a pas peur. Où il peut rire, jouer, être un enfant.
Un soir, après une énième dispute, je prends Louis dans mes bras et je sors. Il pleut, la ville est grise, mais je marche, sans but. Je m’arrête sur un banc, j’envoie un message à mon amie Sophie : « Est-ce que je peux venir chez toi ? » Elle me répond aussitôt : « Bien sûr, viens. » Chez elle, je m’effondre. Je raconte tout, les cris, la peur, la solitude. Sophie me serre fort, me dit que je ne suis pas seule, que je dois penser à moi, à Louis.
C’est la première fois que je me sens écoutée, comprise. Je réalise que je ne peux plus continuer comme ça. Je dois choisir : rester et me perdre, ou partir et affronter l’inconnu. J’ai peur, bien sûr. Peur de l’avenir, peur du regard des autres, peur de ne pas y arriver. Mais j’ai plus peur encore pour Louis, pour ce qu’il deviendra s’il grandit dans la peur.
Quelques jours plus tard, je prends rendez-vous avec une assistante sociale. Elle m’écoute, me conseille, m’aide à envisager des solutions. Je découvre qu’il existe des associations, des lieux d’accueil pour les femmes comme moi. Petit à petit, je reprends espoir. Je commence à préparer mon départ en secret. J’ouvre un compte bancaire à mon nom, je mets de côté un peu d’argent. Je cache quelques vêtements dans un sac, au cas où.
La veille de mon départ, je regarde Julien dormir. Je ne ressens plus rien, ni amour, ni haine. Juste un immense vide. Je pense à tout ce que j’ai perdu, mais aussi à tout ce que je peux encore sauver. Je me penche sur Louis, je lui murmure : « Demain, on part. On va être libres, mon cœur. »
Aujourd’hui, je vis dans un petit appartement avec Louis. Ce n’est pas facile tous les jours, mais au moins, je n’ai plus peur. Je retrouve peu à peu le goût de vivre, de rire, d’espérer. Louis va mieux, il recommence à sourire. Parfois, il me demande : « Maman, on va retourner chez papa ? » Je lui réponds doucement : « Non, mon chéri. Ici, c’est chez nous. »
Je me demande souvent : combien de femmes vivent ce que j’ai vécu, en silence ? Combien n’osent pas partir, par peur ou par honte ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?