Le portefeuille de mon mari, mon mur de prison : Mon combat pour la liberté dans un mariage glacial
— Isabelle, tu as encore dépensé vingt euros au supermarché ?
La voix de François résonne dans la cuisine, froide et tranchante comme une lame. Je serre la poignée du sac de courses, mes doigts blanchissent. Je n’ai pas la force de répondre. Il s’approche, son portefeuille à la main, le même portefeuille en cuir noir qui est devenu le symbole de ma captivité. Douze ans que je vis sous la coupe de cet homme, douze ans que chaque billet qu’il me tend est compté, surveillé, justifié.
Je me souviens du début, quand tout semblait possible. François était charmant, attentionné. Il m’emmenait voir les lumières de Lyon la nuit, il riait à mes blagues, il me disait que j’étais la femme de sa vie. Mais après la naissance de notre fille, Camille, tout a changé. Les petites remarques sont devenues des reproches, puis des ordres. « Tu ne travailles pas, c’est normal que je gère l’argent », disait-il. « Tu devrais me remercier de t’offrir cette sécurité. »
Sécurité ? Je vis dans une prison dorée. Je n’ai pas de carte bancaire à mon nom. Pour acheter une baguette ou un carnet pour Camille, je dois demander. Toujours demander. J’ai honte devant la boulangère du quartier, honte devant les autres mamans à la sortie de l’école. Elles parlent de leurs projets, de leurs envies. Moi, je souris en silence.
Un soir d’hiver, alors que la pluie martèle les vitres et que François regarde le journal télévisé sans un mot pour moi, je sens une colère sourde monter en moi. Je prends mon carnet et j’écris : « Je veux vivre. » Les mots tremblent sur la page mais ils sont là. Pour la première fois depuis des années, j’ose penser à moi.
Camille entre dans la pièce, ses cheveux blonds en bataille :
— Maman, pourquoi tu pleures ?
Je l’attire contre moi et je lui murmure :
— Parce que parfois, même les mamans ont besoin d’un câlin.
La nuit suivante, je rêve que je cours sur les quais du Rhône, libre, légère. Mais au réveil, le poids du quotidien m’écrase à nouveau. François a laissé une liste sur la table : « Courses à faire », « Factures à payer », « Ne pas oublier d’appeler ma mère ». Je suis devenue son assistante, sa gestionnaire, jamais sa partenaire.
Un jour, lors d’un déjeuner chez ma sœur Sophie à Villeurbanne, elle me regarde droit dans les yeux :
— Isabelle, tu ne peux pas continuer comme ça. Tu n’es pas heureuse.
Je baisse les yeux. Elle insiste :
— Tu sais que tu peux venir chez moi si ça ne va plus ?
Je hoche la tête mais la peur me paralyse. Comment partir sans argent ? Sans travail ? Avec une enfant ?
Le soir même, François me tend son portefeuille :
— Prends ce qu’il faut pour demain. Mais pas plus.
Je le regarde et soudain je sens une révolte brûler en moi.
— Tu crois vraiment que l’argent te donne tous les droits ?
Il me fixe, surpris par mon ton.
— Tu devrais me remercier au lieu de te plaindre.
Je claque la porte de la cuisine et monte dans ma chambre. J’envoie un message à Sophie : « Je crois que j’ai besoin d’aide. »
Les jours suivants sont un mélange d’angoisse et d’espoir. Je commence à chercher du travail en cachette sur mon vieux portable. Je postule comme vendeuse dans une librairie du centre-ville. La responsable m’appelle pour un entretien.
Le matin de l’entretien, je mens à François :
— J’accompagne Camille chez le médecin.
Mon cœur bat la chamade pendant tout le trajet en tramway. La librairie sent le papier neuf et le café chaud. La responsable s’appelle Claire.
— Pourquoi voulez-vous travailler ici ?
Je réponds sans réfléchir :
— Pour retrouver ma liberté.
Elle me sourit doucement.
Quelques jours plus tard, je reçois un mail : « Poste accepté ». Je saute de joie dans la salle de bains en silence pour ne pas alerter François.
Le soir où je lui annonce que j’ai trouvé un travail, il explose :
— Tu n’as pas besoin de travailler ! Tu veux me ridiculiser ?
Je le regarde droit dans les yeux pour la première fois depuis longtemps :
— J’ai besoin d’exister.
Il claque la porte et disparaît dans la nuit. Je reste seule avec Camille qui me serre fort contre elle.
— Maman, tu vas partir ?
Je caresse ses cheveux :
— Non ma chérie, on va juste commencer à vivre.
Le lendemain matin, j’emporte quelques affaires et je rejoins Sophie. Elle m’accueille les bras ouverts.
Aujourd’hui, je travaille à la librairie. Je gagne mon propre argent. J’apprends à respirer sans avoir peur du portefeuille noir posé sur la table.
Mais parfois, la nuit, je me demande : Combien sommes-nous en France à vivre enfermées derrière des murs invisibles ? Et vous… qu’est-ce qui vous retient encore ?