J’ai accepté d’être une grand-mère à plein temps – et je me suis perdue

« Tu peux venir plus tôt aujourd’hui, Maman ? » La voix de ma fille, Camille, résonne dans le combiné, pressée, presque coupable. Il est 6h30 du matin. Je n’ai pas encore bu mon café, mais déjà mon cœur se serre. Je sais ce que cela signifie : une journée de plus à courir après les petits, à préparer des purées, à ramasser les jouets éparpillés dans tout l’appartement de Camille et Thomas. J’ai accepté, il y a six mois, de devenir la grand-mère à plein temps de mes deux petits-enfants, Léa et Hugo. Je croyais rendre service, être utile, faire ce que tant de femmes de ma génération ont fait avant moi. Mais ce matin-là, je sens que quelque chose s’est brisé.

« Bien sûr, je serai là dans une heure », je réponds. Ma voix est douce, mais à l’intérieur, je hurle. Je regarde mon reflet dans le miroir : des cernes profonds, des cheveux gris tirés en chignon à la va-vite. Où est passée la femme qui aimait marcher sur les quais de la Seine, lire des romans policiers ou simplement s’asseoir en terrasse avec ses amies ?

En arrivant chez Camille, je trouve Léa en pleurs et Hugo qui refuse de mettre ses chaussures. Camille m’embrasse à peine : « Merci Maman, tu nous sauves ! » Thomas est déjà parti au travail. Je prends les enfants dans mes bras, j’essaie de sourire. Mais au fond de moi, je me sens invisible.

Les jours passent et se ressemblent. Je prépare le déjeuner – purée de carottes pour Léa, coquillettes pour Hugo –, je fais les lessives, j’aide Léa à faire ses devoirs de CP. Parfois, le soir, Camille rentre tard et me demande si je peux rester pour le bain. « Tu comprends, Maman, on n’a pas le choix… » Mais si, ils ont le choix. Moi aussi j’en ai un, non ?

Un soir d’automne, alors que je plie le linge dans le salon silencieux, Camille s’assoit à côté de moi. « Tu es fatiguée ? » demande-t-elle distraitement en consultant son téléphone. Je sens la colère monter :

— Camille, tu te rends compte que je n’ai pas eu une seule journée pour moi depuis des semaines ?
— Mais Maman… tu sais qu’on ne pourrait pas s’en sortir sans toi !
— Et moi ? Qui s’occupe de moi ?

Elle me regarde enfin dans les yeux. Un silence gênant s’installe. J’ai envie de pleurer mais je me retiens. Elle soupire : « On pensait que ça te faisait plaisir… »

Ce soir-là, je rentre chez moi sous la pluie battante. Je m’assieds sur mon canapé vide et j’éclate en sanglots. J’ai l’impression d’être redevenue une mère au foyer, mais sans la reconnaissance ni l’amour naïf des débuts. Juste une présence pratique.

Les semaines suivantes, je tente d’en parler à mon fils aîné, Julien. Il vit à Lyon avec sa femme et leurs deux enfants.

— Tu sais Julien, parfois j’ai l’impression d’être devenue une nounou gratuite…
— Mais Maman, c’est normal d’aider ses enfants ! Tu as toujours été là pour nous.
— Oui… mais qui est là pour moi ?

Il ne répond pas tout de suite. Je sens qu’il ne comprend pas vraiment.

Un dimanche matin, alors que je prépare un gâteau au yaourt avec Léa et Hugo, je reçois un message d’une amie : « On se fait une expo au Musée d’Orsay mercredi ? » Mon cœur bondit. J’ai envie d’y aller. Mais comment annoncer à Camille que je ne serai pas disponible ce jour-là ?

Le soir venu, j’ose enfin lui dire :

— Mercredi prochain, je ne pourrai pas garder les enfants.
— Mais Maman ! On compte sur toi !
— Justement… J’ai besoin d’une journée pour moi. Pour retrouver qui je suis.

Elle reste bouche bée. Je vois dans ses yeux la panique puis l’incompréhension.

— Tu ne peux pas nous faire ça…
— Si Camille. Je t’aime, j’aime mes petits-enfants… mais j’existe aussi.

Le lendemain matin, elle m’envoie un message froid : « On se débrouillera mercredi. » Je sens la culpabilité m’envahir mais aussi une étrange sensation de liberté.

Ce mercredi-là, devant les Nymphéas de Monet avec mon amie Sophie, je respire enfin. Je retrouve un peu de moi-même dans les couleurs du tableau et le rire léger de Sophie. En sortant du musée, je me promets que ce ne sera pas la dernière fois.

Petit à petit, j’apprends à dire non. À poser des limites. Les tensions avec Camille sont palpables pendant quelques semaines ; elle me reproche mon égoïsme. Mais un soir où Léa tombe malade et que je viens aider sans hésiter, elle me serre fort dans ses bras : « Merci Maman… Pardon si on t’a trop demandé. »

Je souris tristement :

— Il faut qu’on apprenne à s’écouter tous ensemble…

Aujourd’hui encore, il m’arrive de culpabiliser quand je refuse un service ou que je pars en week-end avec mes amies au lieu de garder les enfants. Mais j’ai compris une chose essentielle : on ne peut pas donner aux autres si l’on se vide soi-même.

Est-ce égoïste de vouloir exister en dehors du rôle qu’on nous assigne ? Et vous… avez-vous déjà eu l’impression de disparaître derrière les besoins des autres ?