« Et si ma vie ne m’appartenait plus ? »
— Maman, tu pourrais venir chercher Léo à l’école ce soir ? J’ai une réunion qui risque de finir tard…
La voix de ma fille, Claire, résonne dans le combiné. Je regarde l’horloge : il est déjà seize heures. Je n’ai pas encore eu le temps de finir mon roman, ni même de boire mon café en paix. Mais je réponds, comme toujours :
— Bien sûr, ma chérie.
Je raccroche. Un soupir m’échappe. Depuis la naissance de Léo, il y a six ans, puis de Camille deux ans plus tard, mon quotidien s’est peu à peu transformé. J’ai cru d’abord que c’était une chance, une seconde jeunesse. Les rires des enfants, leurs bras autour de mon cou, les goûters improvisés dans la cuisine… Oui, j’ai aimé retrouver ces sensations oubliées. Mais aujourd’hui, je me sens prisonnière d’un rôle qui n’a plus rien d’un choix.
Mon mari, Gérard, me regarde ranger mon sac à la hâte.
— Tu repars encore ? Tu avais dit qu’on irait au cinéma ce soir…
Je baisse les yeux. Gérard ne comprend pas. Il n’a jamais eu à porter ce poids invisible : celui d’être indispensable, mais jamais remerciée. Il hausse les épaules et retourne à son journal. Je sors dans la rue, le cœur serré.
À l’école, Léo m’attend déjà derrière la grille. Il court vers moi :
— Mamie ! Tu viens jouer aux cartes avec moi ce soir ?
Je souris, malgré la fatigue. Comment refuser ? Mais au fond de moi, une petite voix crie : « Et toi, Françoise ? Qui joue avec toi ? »
Le soir venu, Claire rentre en coup de vent.
— Merci maman ! Je ne sais pas ce que je ferais sans toi…
Elle embrasse ses enfants et file dans la cuisine. Je reste là, debout dans l’entrée, mon manteau encore sur le dos. Personne ne me demande comment s’est passée ma journée. Personne ne remarque mes cernes ni mes mains tremblantes.
Plus tard, alors que je prépare le dîner avec Claire, j’ose enfin aborder le sujet qui me ronge depuis des semaines.
— Tu sais, Claire… J’aimerais parfois avoir un peu de temps pour moi. Peut-être pourrais-tu demander à Paul (son mari) de s’organiser différemment ?
Elle me regarde avec étonnement.
— Mais maman… C’est normal que tu aides ! Toutes les mamies font ça. Et puis tu adores les enfants, non ?
Je sens la colère monter.
— Oui, je les adore. Mais j’ai aussi besoin d’exister en dehors d’eux !
Claire soupire.
— Tu exagères… Tu n’as plus de travail, tu as tout ton temps !
Je me tais. Comment lui expliquer que ce « tout mon temps » ne m’appartient plus ? Que chaque minute est déjà promise à quelqu’un d’autre ?
La nuit venue, je rentre chez moi à pied sous la pluie fine de novembre. Les lumières des appartements brillent derrière les rideaux tirés. Je me demande ce que font les autres femmes de mon âge. Ont-elles aussi l’impression d’être devenues invisibles ?
Le lendemain matin, Gérard me trouve assise devant la fenêtre, une tasse froide entre les mains.
— Tu vas encore chez Claire aujourd’hui ?
Je secoue la tête.
— Non. Aujourd’hui, j’ai décidé de prendre du temps pour moi.
Il sourit timidement.
— Tu as raison… Tu devrais le faire plus souvent.
Mais à dix heures, le téléphone sonne à nouveau.
— Maman, Camille a de la fièvre… Tu pourrais passer voir si tout va bien ?
Je ferme les yeux. Je voudrais dire non. Mais la culpabilité me ronge déjà. Si je refuse, suis-je une mauvaise mère ? Une mauvaise grand-mère ?
Je repense à ma propre mère, Madeleine. Elle aussi s’est oubliée pour nous tous. Je lui en ai voulu parfois d’être si effacée… Suis-je en train de répéter la même histoire ?
Le dimanche suivant, toute la famille est réunie pour déjeuner. Les enfants courent partout, Claire plaisante avec Paul, Gérard sert le vin. Je souris pour la photo de famille mais au fond de moi, un vide immense s’installe.
Après le repas, alors que tout le monde est parti digérer devant la télévision, je reste seule à débarrasser la table. Ma petite-fille Camille vient me rejoindre.
— Mamie, pourquoi t’es triste ?
Je caresse ses cheveux blonds.
— Parfois, mamie aimerait qu’on pense un peu à elle aussi.
Camille me regarde sans comprendre et retourne jouer.
Ce soir-là, j’ouvre un carnet et j’écris : « À quel moment ai-je cessé d’exister pour moi-même ? »
Et vous… À quel moment avez-vous senti que votre vie ne vous appartenait plus ? Est-ce vraiment normal d’oublier ses propres rêves pour ceux des autres ?