Entre Deux Feux : L’Amour ou la Famille ?
« Tu choisis, Isabelle. C’est eux ou moi. »
La voix de Damien résonne encore dans l’entrée, froide et tranchante comme un couperet. Je reste figée, les clés tremblant dans ma main, le cœur battant à tout rompre. Ma mère vient de m’appeler pour la troisième fois aujourd’hui ; elle pleure encore au téléphone, me suppliant de venir dîner dimanche. Mais Damien refuse catégoriquement : « Je ne remettrai plus jamais les pieds chez tes parents. »
Tout a commencé il y a un an, lors de ce fameux repas de Noël à Lyon. Mon père, Jean-Pierre, n’a jamais vraiment accepté Damien. Trop différent, trop distant, pas assez « famille » à son goût. Ce soir-là, les mots ont dépassé la pensée. « Tu n’es pas digne de notre fille », a lancé mon père, le vin aidant. Damien s’est levé, furieux, et depuis ce jour, il a coupé tout contact avec mes parents. Moi, je suis restée au milieu du champ de ruines.
Les semaines suivantes ont été un enfer. Ma mère, Françoise, m’appelait chaque soir : « Tu ne peux pas laisser ton père mourir de chagrin… » Damien, lui, me fixait avec ses yeux sombres : « Tu dois choisir ta vie maintenant. »
Je me souviens d’un soir de février, la pluie battait contre les vitres de notre petit appartement du 7ème arrondissement. J’étais assise sur le canapé, les mains crispées sur mon téléphone. Damien est entré dans le salon :
— Encore en train d’écrire à ta mère ?
— Elle est malade, Damien… Je ne peux pas l’ignorer.
— Et moi ? Tu m’ignores aussi ?
J’ai senti la colère monter en moi, mais aussi une immense tristesse. Pourquoi fallait-il choisir ? Pourquoi l’amour devait-il être une guerre ?
Les mois ont passé. J’ai tenté de jongler : un déjeuner en cachette avec ma mère à la Part-Dieu, un mensonge à Damien (« Je travaille tard ce soir »), des textos effacés à la hâte… Mais la culpabilité me rongeait. À chaque sourire de ma mère, je sentais la trahison envers mon mari ; à chaque baiser de Damien, j’entendais la voix de mon père : « Tu n’es plus notre fille. »
Un dimanche matin, alors que je préparais le café, Damien a posé sa main sur la mienne :
— Isabelle… Je t’aime. Mais je ne peux plus vivre avec leurs jugements. Si tu veux continuer à les voir, je préfère partir.
J’ai éclaté en sanglots. J’ai pensé à tout ce que j’avais sacrifié pour cette vie : mes racines, mes souvenirs d’enfance dans la maison familiale près du parc de la Tête d’Or, les dimanches autour du poulet rôti…
J’ai tenté d’en parler à ma sœur, Claire. Elle m’a dit :
— Tu es adulte maintenant. Tu dois faire tes propres choix.
— Mais pourquoi faut-il choisir ?
— Parce que parfois, on ne peut pas tout avoir.
La solitude est devenue mon quotidien. Au travail, je souriais devant mes collègues ; le soir, je pleurais en silence dans la salle de bains. J’ai même consulté une psychologue qui m’a demandé : « Et vous, Isabelle ? Qu’est-ce que VOUS voulez ? »
Je n’en savais rien.
Un soir d’avril, j’ai reçu un message de mon père : « Ta mère va mal. Elle a besoin de toi. » J’ai couru chez eux sans prévenir Damien. Ma mère était allongée sur le canapé, pâle et fatiguée. Elle m’a serrée fort contre elle :
— Tu me manques tellement…
Mon père est resté dans l’ombre du couloir.
— Tu as choisi ton camp alors ?
Je n’ai rien répondu. Je suis rentrée chez moi tard dans la nuit ; Damien dormait déjà. Le lendemain matin, il a trouvé le foulard de ma mère dans mon sac.
— Tu étais chez eux ?
— Oui.
— Alors c’est fini.
Il a claqué la porte derrière lui.
Je suis restée seule dans l’appartement silencieux. J’ai regardé autour de moi : les photos de notre mariage sur la commode, le vase offert par ma mère pour notre crémaillère… Tout semblait vide.
Les jours suivants ont été flous. J’ai erré entre deux mondes qui ne voulaient plus de moi. Ma famille me reprochait d’avoir trop attendu ; Damien ne répondait plus à mes messages.
Un soir, j’ai croisé Claire devant la boulangerie du quartier.
— Tu vas faire quoi maintenant ?
— Je ne sais pas… Peut-être partir quelques jours seule.
— Tu as raison. Parfois il faut s’éloigner pour savoir où est sa place.
J’ai pris un train pour Annecy, seule avec mon sac et mes souvenirs. Assise au bord du lac, j’ai repensé à tout ce que j’avais perdu… et à tout ce que j’avais encore à construire.
Est-ce qu’on peut vraiment aimer sans blesser ceux qu’on aime ? Peut-on être une bonne fille et une bonne épouse à la fois ? Ou bien faut-il accepter que certains choix nous brisent le cœur pour mieux nous reconstruire ?