Deux ans après le mariage avec un divorcé : Quand sa fille bouleverse notre vie

— Tu n’es pas ma mère ! hurle Camille, les yeux pleins de larmes, avant de claquer la porte de sa chambre.

Je reste figée dans le couloir, la main tremblante sur la poignée. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser. Deux ans. Deux ans que j’ai épousé François, pensant naïvement que l’amour suffirait à tout réparer. Mais ce soir, comme tant d’autres soirs depuis que Camille a emménagé chez nous, je me sens étrangère dans ma propre maison.

François descend les escaliers en courant. Il me lance un regard épuisé, presque coupable.
— Laisse-lui du temps, murmure-t-il. Elle finira par s’habituer.

Mais combien de temps ? Depuis que son ex-femme a accepté un poste à Montréal, Camille a quitté son lycée de Bordeaux pour venir vivre avec nous à Nantes. Elle a tout laissé derrière elle : ses amis, ses repères, sa vie d’avant. Et moi, je suis devenue la cible de sa colère, de sa tristesse, de son sentiment d’abandon.

Je repense à notre premier dîner tous ensemble. J’avais passé des heures à préparer un gratin dauphinois — le plat préféré de François. Camille avait à peine touché à son assiette. Elle avait gardé les yeux rivés sur son téléphone, envoyant des messages à une amie restée à Bordeaux. J’avais tenté une conversation :
— Tu veux qu’on regarde un film après ?
Elle avait haussé les épaules sans répondre. François avait esquissé un sourire gêné, et le silence s’était abattu sur la table comme une chape de plomb.

Les semaines ont passé et rien n’a changé. Camille refuse de m’adresser la parole, sauf pour me lancer des piques acerbes :
— Tu n’es pas obligée de faire semblant d’être gentille avec moi.
Ou encore :
— Papa ne t’a jamais dit que je déteste les légumes ?

Parfois, j’entends François pleurer dans la salle de bains. Il croit que je ne remarque rien, mais je vois bien qu’il est déchiré entre sa fille et moi. Il essaie d’être un bon père, un bon mari… mais il s’épuise. Et moi aussi.

Un soir, alors que je rentre tard du travail — je suis infirmière aux urgences du CHU — je trouve Camille assise sur le canapé, les yeux rouges. Elle tient une photo d’elle et de sa mère dans ses mains.
— Tu veux en parler ? je demande doucement.
Elle me fusille du regard :
— Tu ne comprendras jamais ce que ça fait d’être arrachée à sa vie.
Je m’assois à côté d’elle malgré tout. Je sens sa détresse, sa solitude. Je voudrais lui dire que moi aussi j’ai connu l’abandon — mon père est parti quand j’avais dix ans — mais je me tais. Ce n’est pas le moment.

Les disputes entre François et Camille deviennent plus fréquentes. Un matin, elle refuse d’aller au lycée. François perd patience :
— Camille, tu dois faire des efforts ! On ne peut pas continuer comme ça !
Elle éclate en sanglots :
— Je veux rentrer chez maman !

Je me sens impuissante. J’essaie de soutenir François sans m’imposer dans leur relation. Mais parfois, la jalousie me ronge : il passe des heures à consoler Camille alors que nous n’avons plus un moment pour nous deux. Nos soirées en amoureux ont disparu ; nos conversations tournent toujours autour des problèmes de Camille.

Un dimanche matin, alors que je prépare le petit-déjeuner, Camille entre dans la cuisine en silence. Elle s’assoit et me regarde longuement.
— Pourquoi tu as épousé papa ?
Je suis surprise par la question. Je prends une grande inspiration.
— Parce que je l’aime. Et parce que j’espérais qu’on pourrait former une famille tous ensemble.
Elle détourne les yeux.
— Ça n’arrivera jamais.

Je sens les larmes monter mais je me retiens. Je ne veux pas lui montrer ma faiblesse.

Quelques jours plus tard, le lycée appelle : Camille a séché les cours. François est furieux ; il crie, il menace d’appeler sa mère à Montréal. Camille claque la porte et disparaît pendant des heures. Nous la cherchons partout : au parc, chez ses nouveaux amis… Rien. Je suis morte d’inquiétude.

Vers minuit, elle rentre enfin. Elle a froid, elle tremble. Je la prends dans mes bras sans réfléchir. Elle ne se débat pas ; elle se laisse aller contre moi.
— Je suis désolée…
Sa voix est si faible que j’ai du mal à l’entendre.
François arrive derrière nous et nous enlace toutes les deux. Pour la première fois depuis des mois, j’ai l’impression qu’on forme une famille — fragile, bancale, mais une famille quand même.

Les semaines suivantes sont moins tendues. Camille accepte parfois de dîner avec nous ; elle me pose même des questions sur mon travail à l’hôpital. Un soir, elle me demande si je peux l’aider pour un exposé sur la santé mentale des adolescents.
— Tu crois qu’on peut vraiment aller mieux après avoir tout perdu ?
Je lui souris tristement.
— Je crois qu’on peut apprendre à vivre avec ce qu’on a perdu… et parfois trouver autre chose qui compte autant.

Ce soir-là, après qu’elle est montée se coucher, François me prend la main.
— Merci d’avoir tenu bon… Je sais que ce n’est pas facile.
Je pose ma tête sur son épaule et ferme les yeux.

Mais au fond de moi, une question persiste : est-ce que notre amour survivra à toutes ces tempêtes ? Est-ce qu’on peut vraiment construire quelque chose sur les ruines du passé ?

Et vous… croyez-vous qu’on peut aimer assez fort pour réparer ce qui a été brisé ?