« Antoine, je suis partie à Marseille. Les enfants sont chez maman. Pardonne-moi, essaie de comprendre. » – Confession d’une mère épuisée

« Antoine, je suis partie à Marseille. Les enfants sont chez maman. Pardonne-moi, essaie de comprendre. »

Je relis le message sur l’écran de mon téléphone, mes doigts tremblants, assise sur le quai de la gare Saint-Charles. Le train vient de s’arrêter, les portes s’ouvrent, et je sens l’air salé de la Méditerranée me fouetter le visage. Je n’ai rien pris d’autre qu’un sac à dos, mon portefeuille, et ce sentiment de vide qui me ronge depuis des mois. J’entends encore la voix d’Antoine, mon mari, résonner dans ma tête : « Tu exagères, Claire. Tout le monde est fatigué, tu sais. »

Mais non, tout le monde ne se lève pas à 5h30 pour préparer les petits-déjeuners, réveiller deux enfants qui ne veulent pas quitter leur lit, courir après le bus scolaire, puis enchaîner huit heures dans une pharmacie de quartier où les clients déversent leur stress sur vous. Tout le monde ne rentre pas le soir pour retrouver une maison en désordre, des devoirs non faits, et un mari qui, assis devant le journal télévisé, soupire à peine quand on lui demande de mettre la table. « Je suis crevé, Claire. »

Je me souviens de la dernière dispute, la veille. Antoine est rentré tard, encore une réunion, encore un verre avec ses collègues. J’étais déjà en pyjama, les enfants dormaient. J’ai osé lui demander s’il pouvait m’aider à ranger la cuisine. Il a levé les yeux au ciel : « Tu ne peux pas attendre demain ? » J’ai explosé : « Demain, c’est toujours moi ! » Il a haussé les épaules, a pris une bière, et s’est enfermé dans le salon. J’ai pleuré en silence, la tête dans l’évier, les mains dans la vaisselle sale.

Ce matin-là, j’ai déposé les enfants chez ma mère, à Aubagne. Elle m’a regardée, inquiète : « Tu es pâle, ma fille. Tu veux un café ? » J’ai secoué la tête. J’avais peur de m’effondrer si je restais une minute de plus. J’ai embrassé Louise et Paul, leur ai promis de revenir vite. Paul a serré mon cou, ses petits bras chauds, et j’ai senti mes larmes couler. « Tu reviens ce soir, maman ? » J’ai menti : « Oui, mon cœur. »

Dans le train, j’ai repensé à toutes ces années. Antoine et moi, on s’est rencontrés à la fac de médecine, à Aix. Il était drôle, brillant, sûr de lui. J’aimais sa façon de me regarder, comme si j’étais la seule au monde. On a eu Louise, puis Paul, et tout s’est accéléré. Les nuits blanches, les couches, les premiers mots, les maladies d’hiver… Je me suis oubliée, peu à peu. Je ne lis plus, je ne sors plus, je ne ris plus. Je suis devenue une mère, une épouse, une machine à tout faire.

J’ai essayé de parler à Antoine, plusieurs fois. « Je me sens seule », lui ai-je dit un soir. Il a ri : « Mais tu as les enfants ! » Comme si l’amour maternel suffisait à combler le vide, à effacer la fatigue, à réparer les blessures. J’ai tenté d’en parler à mes amies. Certaines m’ont comprise, d’autres m’ont dit : « C’est la vie, Claire. » Mais est-ce vraiment ça, la vie ? S’oublier pour les autres, jusqu’à ne plus se reconnaître dans le miroir ?

À Marseille, je marche sans but dans les rues du Vieux-Port. Je regarde les bateaux, les touristes, les familles qui rient. Je m’assieds à la terrasse d’un café, commande un thé. Le serveur me sourit : « Vous êtes en vacances ? » Je secoue la tête, incapable de répondre. Je me sens coupable, mais aussi soulagée. Pour la première fois depuis des années, je n’ai rien à faire pour personne. Personne ne m’attend, personne ne me demande rien. Je respire.

Mon téléphone vibre. C’est Antoine. Dix appels manqués, des messages : « Où es-tu ? », « Les enfants sont où ? », « Tu ne peux pas faire ça ! » Je ferme les yeux. Je sais qu’il est perdu, qu’il ne comprend pas. Mais moi non plus, je ne comprends plus comment j’ai pu tenir si longtemps.

Je repense à ma mère, à sa vie de sacrifices. Elle aussi a tout donné pour nous, sans jamais se plaindre. Mais à quel prix ? Je me souviens de ses silences, de ses rides précoces, de ses rêves abandonnés. Est-ce cela, le destin des femmes de ma famille ? Donner, donner, jusqu’à se dissoudre ?

Je me lève, décide de marcher jusqu’à la mer. Les vagues frappent les rochers, le vent me fouette le visage. Je crie, sans bruit, toute la colère, la tristesse, la fatigue accumulées. Je voudrais que quelqu’un m’entende, me comprenne, me prenne dans ses bras et me dise : « Tu as le droit d’être fatiguée. Tu as le droit de t’arrêter. »

Je pense à Louise et Paul. Je les aime plus que tout, mais je ne veux pas qu’ils grandissent en croyant qu’aimer, c’est s’oublier. Je veux leur montrer qu’on peut dire stop, qu’on peut demander de l’aide, qu’on peut exister pour soi-même.

Le soir tombe sur Marseille. Je prends une chambre d’hôtel, m’allonge sur le lit, regarde le plafond. Je me sens vide, mais vivante. J’envoie un message à Antoine : « Je ne sais pas quand je rentrerai. J’ai besoin de temps. Prends soin des enfants. »

Je ferme les yeux, laisse couler les larmes. Je pense à toutes les femmes comme moi, épuisées, invisibles, qui rêvent juste d’une pause. À quel moment avons-nous cessé d’exister pour nous-mêmes ? Pourquoi est-ce si difficile de demander du soutien, d’être reconnue, d’être aimée pour ce que nous sommes, et pas seulement pour ce que nous faisons ?

Est-ce que je suis égoïste de partir ? Ou est-ce le seul moyen de survivre ?

Et vous, jusqu’où iriez-vous pour être enfin entendue ?