Entre les Tickets de Caisse et les Non-Dits : La Vie avec Julien
« Encore ?! Tu as acheté du fromage ET du vin ? Tu sais combien ça coûte, Camille ? »
La voix de Julien résonne dans la cuisine, tranchante, alors que je pose les sacs sur la table. Mes mains tremblent, pas seulement à cause du poids des sacs, mais à cause de cette colère sourde qui monte en moi depuis des mois. Je le regarde, planté là, les bras croisés, le regard fixé sur le ticket de caisse que j’ai laissé traîner, comme un aveu de culpabilité.
« Tu veux qu’on mange quoi, alors ? Des pâtes au beurre tous les soirs ? » Ma voix est plus sèche que je ne l’aurais voulu. Je sens mes joues chauffer, la fatigue de la journée peser sur mes épaules. Il ne comprend pas. Il ne voit pas. Ou il ne veut pas voir.
Julien soupire, lève les yeux au ciel. « Je ne dis pas ça pour t’embêter, mais franchement, tu pourrais faire plus attention. »
Je serre les dents. Depuis deux ans, c’est moi qui fais les courses, qui compare les prix, qui traque les promotions. Je connais chaque rayon du Monoprix du coin, chaque étiquette jaune, chaque lot familial. Lui, il rentre tard, il pose son sac, il s’assoit, il mange. Il ne se demande jamais comment la nourriture arrive dans l’assiette. Il ne se demande jamais combien coûte la lessive, le papier toilette, le lait, les légumes. Il ne se demande jamais combien coûte la vie.
Je me souviens du début, quand on s’est installés ensemble. On était heureux, excités par cette nouvelle aventure. On partageait tout, même les petites galères. Mais très vite, c’est moi qui ai pris en charge le quotidien. Je me disais que c’était normal, que ça me faisait plaisir. Mais ce plaisir s’est transformé en habitude, puis en charge, puis en fardeau.
Un soir, alors que je rentrais tard du travail, j’ai trouvé le frigo vide. Julien m’a envoyé un message : « Tu passes au supermarché ? Il n’y a plus rien. » Pas un mot sur le fait qu’il aurait pu y aller lui-même. Pas un mot sur le fait que je venais de finir une journée de dix heures. Juste cette attente, comme si c’était mon rôle, mon devoir.
Je me suis mise à compter. À chaque passage en caisse, je gardais les tickets. Je faisais les comptes, je notais tout dans un carnet. En deux mois, j’avais dépensé plus de 600 euros pour nous deux. Julien, lui, avait payé deux fois une pizza et une fois un bouquet de fleurs. Il disait que c’était « pour me faire plaisir ».
Un samedi matin, j’ai tenté d’en parler. « Tu sais, les courses, ça coûte cher. Peut-être qu’on pourrait partager ? » Il m’a regardée, surpris, presque vexé. « Mais tu aimes bien faire les courses, non ? Et puis, moi, je ne sais pas quoi acheter… »
J’ai avalé ma frustration. J’ai continué. Mais ce soir, en voyant son regard sur le ticket de caisse, j’ai craqué.
« Tu crois que c’est facile ? Tu crois que j’aime ça, passer mes samedis à faire la queue, à porter des sacs, à compter chaque centime ? Tu crois que c’est un plaisir de voir mon compte à découvert alors que toi, tu t’achètes des baskets à 120 euros sans sourciller ? »
Julien reste silencieux. Il détourne les yeux, mal à l’aise. Je sens les larmes monter, mais je refuse de pleurer. Pas devant lui. Pas pour ça.
« Camille, je… Je ne savais pas que ça te pesait autant. »
Je ris, un rire amer. « Tu ne savais pas ? Ou tu ne voulais pas savoir ? »
Il s’approche, tente de me prendre la main. Je la retire. « Ce n’est pas qu’une question d’argent, Julien. C’est une question de respect. De partage. On vit à deux, non ? Alors pourquoi j’ai l’impression d’être seule à porter tout ça ? »
Il ne répond pas. Il regarde le sol, comme un enfant pris en faute. Je le regarde, et je me demande comment on en est arrivés là. Comment l’amour peut se transformer en routine, puis en rancœur. Comment les petits gestes du quotidien deviennent des armes, des reproches silencieux.
Le lendemain, je décide de ne rien faire. Je ne fais pas les courses. Je ne prépare pas le dîner. Je ne lave pas le linge. Julien rentre, ouvre le frigo, le trouve vide. Il me regarde, perdu. « Tu n’as pas fait les courses ? »
Je hausse les épaules. « Non. »
Il hésite, puis sort. Il revient une heure plus tard, les bras chargés de sacs. Il a acheté n’importe quoi : des chips, des bières, du surimi, un paquet de pâtes, du Nutella. Il pose tout sur la table, fier de lui. « Voilà, j’ai fait les courses ! »
Je le regarde, partagée entre l’envie de rire et de pleurer. Il ne comprend pas. Il ne voit pas. Ou il ne veut pas voir.
Les jours passent. Je continue mon silence. Il commence à s’inquiéter. Il me demande si quelque chose ne va pas. Je lui réponds que tout va bien. Mais il sent que quelque chose a changé. Il essaie de faire des efforts, mais il ne sait pas comment. Il propose de faire les courses ensemble. Je dis oui, mais il s’ennuie, il râle, il veut aller vite. Il ne regarde pas les prix, il prend au hasard. Je sens que ça l’agace, que ça le dépasse.
Un soir, je craque. Je lui dis tout. Ma fatigue, ma colère, mon sentiment d’injustice. Je lui parle des tickets de caisse, du carnet où je note tout, de mon compte à découvert. Il m’écoute, enfin. Il me dit qu’il ne s’en rendait pas compte, qu’il pensait que tout allait bien. Il s’excuse, maladroitement. Il propose de faire un budget, de partager les dépenses. Il dit qu’il va essayer de faire plus attention.
Je veux le croire. Je veux croire que les choses peuvent changer. Mais au fond de moi, je me demande si ce n’est pas trop tard. Si la rancœur n’a pas déjà tout abîmé. Si l’amour peut survivre à l’usure du quotidien, aux non-dits, aux petits sacrifices invisibles.
Je regarde Julien, assis en face de moi, les yeux fatigués, le visage inquiet. Je me demande si on peut vraiment apprendre à se voir, à se comprendre, à partager le poids de la vie. Ou si, au fond, on est condamnés à répéter les mêmes erreurs, encore et encore.
Est-ce que l’amour suffit, quand le quotidien pèse si lourd ? Est-ce que vous aussi, vous avez déjà eu l’impression de porter tout le poids du monde sur vos épaules, sans que l’autre ne s’en rende compte ?