Sous les néons du Carrefour : L’amitié à sens unique

« Pardon, madame, vous pourriez avancer votre caddie ? »
Un geste brusque me réveille de mon apathie, figée devant le rayon jus, Carrefour La Villette plein à craquer ce samedi après-midi. Je pivote mécaniquement, la tête encore ailleurs, et soudain : elle est là. Élise. Son visage, avec ce petit grain de beauté au coin de la lèvre, l’empreinte de tant de cafés partagés rue de Belleville. Mon cœur trébuche dans ma poitrine. Par réflexe, je souris, déjà la gorge serrée par la salve de souvenirs et de non-dits.

— Claire ! Oh, mais… Ça fait une éternité, non ?
Sa voix résonne comme du verre qu’on frotte, aiguë et étrangère. Six mois, je compte, en piétinant le carrelage. Dernier message, sa réponse laconique : « Désolée, trop débordée. On se capte une prochaine fois. » Encore dans mon téléphone, notification épinglée entre un remboursement Lydia et la cantine de Lucie, ma fille. Je tire un sourire crispé. « Oui… Six mois. »

Élise rit, s’empare de deux bouteilles de Badoit, me toise. « Tu sais comment c’est, hein… La vie, le boulot. Depuis que j’ai ce poste dans le 8ème, c’est non-stop ! Tu n’imagines pas la pression. Et puis Rémi, il commence à parler bébé, tu vois… C’est pas simple ! » Déjà, je devine le flot : ses galères, ses succès, son stress, comme une digue qui rompt. Je hoche la tête, polie, le caddie contre mon ventre, souvenant de nos vieux rituels : l’écoute, le contrepoint, la réciprocité. Où est passé tout ça ?

Un silence, à peine l’espace d’une respiration. Je tente : « Tu passes toujours tes dimanches chez ta mère à Sceaux ? J’ai pensé à toi l’autre jour, j’ai croisé ta sœur près du Monoprix… »

Elle coupe, déjà repartie sur son superviseur odieux, son projet à présenter au comité d’audit. Rien, pas une question sur moi. Elle n’a pas remarqué mes cheveux ternis, mes poches sous les yeux, ni la fatigue de ces matins à parcourir Paris au ralenti, à chercher un sens, entre le boulot à la mairie d’arrondissement et les devoirs de Lucie. Rien sur mon divorce à l’amiable, ma mère hospitalisée, mes nuits à regarder la pluie racler les vitres du studio. J’ai envie de crier. J’ai envie qu’elle me dise : « Et toi, Claire, comment tu vas ? »

Au rayon pâtes, un vieux monsieur râle : « Les spaghettis sont encore en haut ! Font exprès, on dirait… » Élise sourit poliment et continue de dérouler sa vie : « Et puis, tu sais, j’ai enfin osé l’ombre à paupières bleue, à la réunion ! Un choc ! Mais tout le monde a adoré. Enfin, pas Sophie, mais elle est jalouse, tu la connais hein… »

Je me noie dans la mosaïque des conversations, chaque mot de sa bouche m’enfonce, me rétrécit. Où est passée mon amie celle qui, autrefois, savait capter mes silences, décoder le moindre frémissement, qui m’envoyait un texto à minuit en écrivant juste « Café demain ? » ? Son regard file sur son Apple Watch ; je comprends, je suis devenue une vieille photo dans sa galerie, une notification ignorée. Tout Paris nous apprend cette indifférence chronique, ce réflexe de n’exister que dans le regard de l’autre, mais je ne pensais pas à nous, pas à elle, pas si vite.

« Tu trouves pas que j’ai maigri ? » me lance-t-elle soudain, tendant ses poignets nus comme deux branches sèches. Je bredouille, le mot ne sort pas. Elle n’attend pas ma réponse, déjà elle liste ses prochaines vacances à Biarritz, « pas sûr avec le boulot, tu comprends… » Je comprends surtout que je ne fais plus partie du tableau.

Un gamin pleure près du stand poissonnerie. Je sursaute, Élise s’en agace, tique, soupire, puis reprend : « D’ailleurs, faut que je file, Rémi m’attend. On se fait un brunch dimanche, tu te joins à nous ? » Je sais que non, elle n’enverra pas l’adresse ; c’est une politesse creuse, un mot vide lancé entre deux têtes de gondole. Pour ne pas la gêner, j’accepte, dans l’urgence de me débarrasser de moi-même. Elle m’embrasse, froisse mes cheveux d’un air absent, et déjà s’éloigne, formidable, sûre d’elle, le portable collé à l’oreille. « Oui, maman, j’ai bien pris les fromages allégés ! », crie-t-elle en s’éloignant.

Je reste seule, hébétée, plantée entre les haricots verts et les packs de lait, avalée par le bourdonnement du magasin. Ma gorge se serre, mes mains tremblent un peu. J’ai perdu non seulement une amie, mais quelque chose de moi-même, d’irremplaçable, ce sentiment d’appartenance si rare. Je réalise que parfois, on se fait des films sur l’importance qu’on a dans la vie des autres, alors qu’eux ont cliqué sur « Recommencer » sans nous avertir.

Je tourne dans les rayons, mes courses à peine entamées, la tête pleine de souvenirs : nos soirées à refaire le monde sur les quais de Seine, nos fous rires sous la pluie à Odéon, nos secrets échangés comme un code secret infaillible. Aujourd’hui, tout ça semble dérisoire, inaccessible, dissous dans un quotidien qui broie, sépare, efface.

En montant dans le métro, le sac de provisions tiède sur les genoux, je me demande : suis-je la seule à souffrir de ces amitiés à sens unique ? Est-ce la faute du temps, de la ville, du travail ? Ou alors les gens changent-ils vraiment, sans retour, et chacun doit-il apprendre à survivre seul dans la foule ?

Alors je vous demande, à vous qui lisez mon histoire : combien de vos amis savent vraiment ce que vous vivez ? Et surtout, pourquoi continuons-nous à croire qu’on compte, si peu, pour ceux qui ne nous donnent plus rien en retour ?