« Non, on n’achète pas ce canapé. Et sûrement pas cette table ! » – Comment un crédit immobilier a brisé ma famille

« Non, on n’achète pas ce canapé. Et sûrement pas cette table ! »

La voix de ma mère résonne encore dans le salon vide, rebondissant sur les murs fraîchement peints de notre nouvel appartement. Je serre la main de Julien, mon mari, qui tente de masquer son agacement derrière un sourire crispé. Je me sens soudain minuscule, comme une enfant prise en faute, alors que je viens d’avoir trente ans et que je viens de signer, avec lui, ce crédit immobilier qui nous engage pour vingt-cinq ans.

— Maman, c’est notre appartement… On a envie de choisir nos meubles, tu comprends ?

Elle soupire, lève les yeux au ciel, puis s’approche de la fenêtre pour inspecter la vue sur le boulevard Voltaire. « Tu fais une erreur, Camille. Tu vas regretter ce choix. Ce quartier est trop bruyant, trop cher. Et puis, regarde-moi ce canapé ! On dirait un truc sorti d’un catalogue suédois… Tu mérites mieux. »

Julien se penche à mon oreille : « On aurait dû venir seuls. »

Mais comment aurais-je pu ? Depuis toujours, ma mère a tout décidé pour moi. Petite déjà, elle choisissait mes vêtements, mes amis, mes loisirs. Quand j’ai rencontré Julien à la fac de droit à Nanterre, elle a tout de suite trouvé qu’il n’était « pas assez ambitieux ». Pourtant, c’est avec lui que j’ai eu envie de construire ma vie.

Le crédit immobilier, c’était notre rêve commun. Après des années à économiser chaque centime, à renoncer aux vacances et aux sorties, nous avions enfin trouvé ce deux-pièces lumineux dans le 11e arrondissement. Un petit cocon rien qu’à nous. Mais dès le premier jour, ma mère s’est imposée dans chaque décision : la couleur des murs (« Le blanc, c’est triste ! Mets du beige au moins… »), la disposition du salon (« Tu vas te casser le dos avec ce canapé bas ! »), même le choix des rideaux (« Ces motifs sont affreux ! »).

Je me suis retrouvée piégée entre deux mondes : celui de ma mère, fait de traditions et de principes rigides hérités de sa propre enfance en Auvergne ; et celui que je voulais bâtir avec Julien, fait de compromis et de liberté.

Un soir d’automne, alors que nous montions les derniers cartons, la tension a explosé.

— Camille, tu ne vas pas laisser ta mère décider de tout ? m’a lancé Julien en jetant un regard noir vers la porte d’entrée.

— Elle veut juste m’aider…

— Non, elle veut tout contrôler !

Je me suis effondrée sur le sol du salon, submergée par la honte et la colère. J’ai repensé à toutes ces fois où j’avais cédé pour éviter le conflit : le choix du lycée privé plutôt que le public où étaient mes amies ; les études de droit alors que j’aurais voulu faire des Beaux-Arts ; même notre mariage à l’église alors que je ne croyais plus depuis longtemps.

Julien s’est agenouillé près de moi : « Camille… Je t’aime. Mais il faut que tu vives pour toi. Pas pour elle. »

Cette nuit-là, j’ai pleuré en silence dans notre chambre encore sans rideaux. J’ai repensé à mon père, parti trop tôt, qui disait toujours : « Ta mère veut ton bonheur à sa façon… » Mais quelle est ma façon à moi ?

Les semaines suivantes ont été un enfer. Ma mère venait tous les samedis « aider » à l’aménagement. Elle critiquait tout : la vaisselle (« Tu vas pas garder ces assiettes ébréchées ? »), les plantes (« Tu n’as pas la main verte ! »), même notre façon de ranger les livres (« Mets-les par couleur au moins ! »). Julien s’est mis à éviter la maison ces jours-là. Je me suis retrouvée seule face à elle, oscillant entre culpabilité et colère.

Un dimanche matin, alors qu’elle venait d’arriver avec un énorme tapis « pour réchauffer l’ambiance », j’ai craqué.

— Maman, arrête ! Ce n’est plus chez toi ici !

Elle m’a regardée comme si je venais de la gifler.

— Tu me rejettes ? Après tout ce que j’ai fait pour toi ?

J’ai senti une boule se former dans ma gorge.

— Je t’aime maman… Mais j’ai besoin de vivre MA vie. De faire MES erreurs.

Elle a posé le tapis sur le sol et s’est assise sur le canapé qu’elle détestait tant. Pour la première fois depuis des mois, elle n’a rien dit. Le silence était lourd, presque insupportable.

Après un long moment, elle a murmuré : « J’ai peur que tu sois malheureuse… Que tu regrettes… »

J’ai pris sa main dans la mienne.

— Peut-être que je regretterai certaines choses. Mais ce sera mon choix.

Ce jour-là, quelque chose a changé entre nous. Ma mère a cessé de venir tous les week-ends. Elle m’appelait encore souvent pour donner son avis sur tout et rien, mais elle n’imposait plus sa présence. Julien et moi avons enfin pu respirer dans notre appartement — choisir nos meubles sans crainte du jugement, inviter des amis sans redouter une remarque assassine.

Pourtant, une part de moi reste blessée. J’aurais voulu qu’elle soit fière de moi sans conditions. Qu’elle accepte mes choix sans vouloir les corriger.

Aujourd’hui encore, alors que je m’installe sur ce fameux canapé avec une tasse de thé et que j’observe Julien bricoler la nouvelle étagère (celle qu’on a choisie ensemble), je me demande :

Est-ce qu’on peut vraiment être heureux quand ceux qu’on aime refusent nos choix ? Ou faut-il apprendre à s’éloigner pour enfin exister ?