Lâcher prise : Le prix du bonheur

— Tu vas vraiment partir, Zoé ?

La voix d’Antoine tremblait dans la pénombre de notre petit appartement du 11ème arrondissement. Je fixais la valise ouverte sur le lit, mes mains s’accrochant nerveusement à une robe d’été. J’aurais voulu répondre, mais les mots restaient coincés dans ma gorge, comme si les murs eux-mêmes refusaient d’entendre la vérité.

Tout avait commencé six ans plus tôt, lors d’une soirée chez Camille, une amie commune. Antoine m’avait fait rire avec ses imitations de profs du lycée, et j’avais tout de suite été séduite par sa douceur. Nous étions devenus inséparables, partageant nos rêves de voyages, nos galères d’étudiants, nos premiers salaires minables. Paris était notre terrain de jeu, et rien ne semblait pouvoir nous séparer.

Mais ce soir-là, alors que la pluie martelait les vitres et que l’odeur du café froid flottait dans l’air, je savais que tout allait changer. Depuis des mois, un malaise grandissait en moi. J’étouffais dans cette routine confortable mais stérile. Mes ambitions de devenir écrivaine s’étaient dissoutes dans les compromis du quotidien : les factures à payer, les repas à préparer, les week-ends chez ses parents à Orléans où je me sentais toujours étrangère.

— Tu ne comprends pas, Antoine…

Ma voix était rauque. Il s’est approché de moi, les yeux brillants d’incompréhension et de peur.

— Explique-moi alors ! On a tout construit ensemble… Pourquoi tu veux tout gâcher ?

Je me suis effondrée sur le lit, la tête entre les mains. Comment lui dire que je ne me reconnaissais plus ? Que j’avais l’impression de vivre la vie de quelqu’un d’autre ?

— Ce n’est pas contre toi… C’est moi. J’ai besoin de me retrouver. J’ai l’impression d’être passée à côté de mes rêves.

Il a ri nerveusement.

— Tes rêves ? Tu veux parler de ce roman que tu n’as jamais écrit ? Ou de cette maison en Bretagne dont tu parles depuis des années ?

Ses mots étaient cruels mais justes. Je n’avais jamais eu le courage d’aller au bout de mes envies. Toujours trop raisonnable, trop soucieuse de ne pas décevoir.

Le lendemain matin, je suis partie marcher le long du Canal Saint-Martin. Les souvenirs défilaient : nos fous rires sur le quai de la Seine, nos disputes pour des broutilles, les soirées Netflix à s’endormir l’un contre l’autre. Mais aussi les silences pesants, les compromis qui me rongeaient peu à peu.

J’ai appelé ma mère. Elle a soupiré :

— Tu sais, Zoé, la vie à deux c’est jamais simple. Mais il faut savoir ce que tu veux vraiment. Tu ne peux pas rester par peur de blesser l’autre.

Ses mots m’ont frappée en plein cœur. J’ai repensé à mon père, parti quand j’avais dix ans parce qu’il n’en pouvait plus de la monotonie familiale. J’avais toujours juré que je ne ferais jamais souffrir quelqu’un comme lui…

Le soir venu, Antoine m’attendait dans le salon. Il avait préparé mon plat préféré — des lasagnes maison — comme si un repas pouvait effacer la douleur.

— Je t’aime, Zoé. Je suis prêt à changer si c’est ce que tu veux.

J’ai senti mes défenses s’effondrer. Mais au fond de moi, je savais que ce n’était pas lui le problème. C’était moi, mes peurs, mes renoncements.

— Ce n’est pas juste pour toi non plus… Tu mérites quelqu’un qui t’aime sans douter chaque matin.

Il a baissé la tête. Un silence lourd s’est installé entre nous.

Les jours suivants ont été un calvaire. Ma sœur Élodie m’a hébergée dans son studio à Montreuil. Elle m’a écoutée pleurer des heures durant.

— Tu as fait ce qu’il fallait, Zoé. On ne peut pas vivre pour les autres toute sa vie.

Mais la culpabilité me rongeait. Les messages d’Antoine s’accumulaient sur mon téléphone :

« Tu me manques. »
« On pourrait essayer encore… »
« Dis-moi ce que je dois faire pour te récupérer. »

Je n’avais pas la force de répondre. Je passais mes journées à errer dans Paris, à écrire des pages et des pages dans un carnet acheté chez Gibert Joseph. Pour la première fois depuis des années, j’écrivais pour moi.

Un soir, alors que je relisais mes mots griffonnés à la hâte, j’ai compris : il fallait accepter de perdre pour se donner une chance de renaître.

Quelques semaines plus tard, j’ai reçu une lettre d’Antoine. Il y racontait sa douleur mais aussi sa compréhension :

« Je t’en veux mais je te comprends. Peut-être qu’un jour on se recroisera sur un quai de métro et qu’on sourira en pensant à tout ça… »

J’ai pleuré longtemps ce soir-là. Mais une paix nouvelle s’est installée en moi.

Aujourd’hui, je vis seule dans un petit appartement sous les toits du 18ème. J’écris chaque jour, je me découvre autrement. Parfois la solitude me pèse, parfois elle me libère.

Je repense souvent à Antoine et à ce que nous avons partagé. Mais je sais que j’ai fait le bon choix.

Est-ce égoïste de choisir son propre bonheur au détriment de celui qu’on aime ? Peut-on vraiment aimer sans se perdre soi-même ? Qu’en pensez-vous ?