Quand la maternité fait mal : Confession de Mireille, mère de trois enfants à Lyon
— Tu ne comprends pas, maman ! J’ai besoin de partir, de vivre ma vie !
La porte claque. Le silence retombe dans l’appartement, lourd comme une chape de plomb. Je reste là, debout dans le couloir, la main encore tendue vers la poignée. Mon cœur bat trop vite. C’est la voix de Camille, ma cadette, qui résonne encore dans ma tête. Elle vient d’annoncer qu’elle part s’installer à Paris pour son travail. Après Julien, déjà à Bordeaux, et Lucie, qui a choisi Marseille, c’est au tour de ma dernière de quitter le nid.
Je m’appelle Mireille. J’ai 58 ans et j’habite à Lyon depuis toujours. J’ai élevé mes trois enfants presque seule ; leur père, François, est parti il y a quinze ans pour « refaire sa vie » avec une autre. Depuis, j’ai tout donné pour mes enfants : mes jours, mes nuits, mes rêves. J’ai travaillé comme infirmière à l’hôpital Édouard-Herriot pour payer les études, les vacances, les anniversaires… Je n’ai jamais compté mes heures ni mes sacrifices.
Mais ce soir, l’appartement est vide. Les rires, les disputes, les bruits de pas dans le couloir… tout s’est éteint. Je m’assieds sur le canapé, entourée des photos de famille accrochées au mur. Sur l’une d’elles, nous sommes tous les quatre à la plage de Saint-Malo : Camille a cinq ans et rit aux éclats, Lucie fait une grimace et Julien construit un château de sable. Je caresse la photo du bout des doigts. Où sont passés ces moments ?
Le téléphone vibre. Un message de Lucie : « Maman, je pense à toi. Je t’aime fort. » Je souris tristement. Elle ne sait pas combien j’ai besoin d’entendre sa voix en ce moment. Mais je n’ose pas l’appeler. Je ne veux pas être cette mère envahissante qui retient ses enfants par la culpabilité.
Le lendemain matin, je me lève tôt comme d’habitude. Je prépare du café pour deux par réflexe. Puis je me rends compte que je suis seule et que la deuxième tasse restera pleine. J’ouvre la fenêtre sur la cour intérieure ; il pleut sur Lyon. Les voisins partent travailler, les enfants crient dans la cour de l’école en face… Ma vie semble figée alors que le monde continue sans moi.
À midi, je croise Madame Dupuis sur le palier.
— Alors Mireille, comment ça va ?
Je souris poliment.
— Oh, vous savez… Les enfants sont partis…
Elle me tapote l’épaule.
— Il faut penser un peu à vous maintenant ! Sortez, voyez du monde !
Je hoche la tête mais au fond de moi je me sens incapable d’aller vers les autres. Qui suis-je sans eux ?
Les jours passent. Je range les chambres vides, je trie les vêtements trop petits, les jouets oubliés sous les lits. Chaque objet me ramène à un souvenir : la première dent tombée de Julien, le doudou préféré de Camille, le carnet de dessins de Lucie… Je pleure souvent en silence.
Un soir, Camille m’appelle.
— Maman ? Tu vas bien ?
Sa voix tremble un peu.
— Oui ma chérie… Tu me manques.
— Toi aussi tu me manques… Mais tu sais, tu as le droit d’être heureuse sans nous !
Je reste muette. Heureuse ? Comment ?
Je repense à ma propre mère qui disait toujours : « On n’est jamais préparée à voir ses enfants partir. » À l’époque je ne comprenais pas. Aujourd’hui, je ressens ce vide immense.
Un dimanche, Lucie vient me voir avec son compagnon Thomas.
— Maman, tu devrais t’inscrire à un atelier ou faire du bénévolat ! Tu as toujours aimé aider les autres.
Je hausse les épaules.
— Je ne sais pas… Je n’ai plus l’énergie.
Thomas sourit gentiment.
— Vous avez élevé trois enfants toute seule ! Vous êtes plus forte que vous ne le pensez.
Le soir même, je regarde sur Internet les associations près de chez moi. Une annonce attire mon attention : « Recherche bénévoles pour accompagnement scolaire auprès d’enfants défavorisés ». Mon cœur bat plus fort. Peut-être que je pourrais transmettre un peu de ce que j’ai donné à mes propres enfants ?
J’hésite plusieurs jours puis j’envoie un mail. La semaine suivante, je rencontre Sophie, la responsable de l’association.
— Vous avez déjà travaillé avec des enfants ?
Je souris timidement.
— J’en ai élevé trois…
Elle rit.
— Alors vous êtes parfaite !
Peu à peu, je reprends goût à la vie. Les enfants que j’aide me rappellent mes propres petits quand ils étaient jeunes : ils me posent mille questions, ils rient fort et parfois ils pleurent aussi. Je retrouve une place dans le monde.
Mais certains soirs restent difficiles. Quand je rentre dans l’appartement vide et que j’entends l’écho de mes pas sur le parquet, la solitude me serre la gorge. Je me demande si j’aurais pu faire autrement : aurais-je dû penser plus à moi ? Aurais-je dû préparer mes enfants à partir ? Ou bien est-ce simplement le destin des mères en France aujourd’hui — donner tout et se retrouver seules quand tout le monde s’en va ?
Parfois je rêve que François revient et que tout recommence comme avant. Mais au fond je sais que ce n’est pas ce que je veux vraiment. J’ai appris à vivre sans lui ; il faut maintenant apprendre à vivre sans mes enfants au quotidien.
Un soir d’été, alors que le soleil se couche sur les toits de Lyon et que la ville s’apaise, je m’assieds sur le balcon avec une tasse de thé. Je regarde les lumières s’allumer une à une dans les appartements voisins et je me sens un peu moins seule.
Est-ce cela, finalement, être mère ? Aimer assez fort pour laisser partir ceux qu’on aime le plus ? Et vous… avez-vous déjà ressenti ce vide quand vos enfants quittent la maison ? Comment avez-vous trouvé un nouveau sens à votre vie ?