Le dernier étreinte sur les rives de la Loire : Les mots de mon frère qui résonnent à jamais

« Léa, attrape ma main ! »

La voix d’Émile, mon petit frère, résonne encore dans ma tête comme un écho douloureux. Je revois la Loire, large et grise sous le ciel d’orage, les galets froids sous mes pieds nus, et Émile, les bras tendus vers moi, le sourire fendu d’insouciance. Nous étions venus ici en cachette, loin des regards de Maman, pour jouer aux aventuriers. C’était notre secret, notre royaume sauvage, là où tout semblait possible.

Mais ce jour-là, tout a basculé.

« Léa, tu viens ou t’as peur ? » Il riait, défiant le courant, sautillant d’une pierre à l’autre. J’ai hésité, sentant la peur me serrer la gorge. Mais je ne voulais pas qu’il pense que j’étais lâche. Alors j’ai avancé, maladroite, glissant sur une pierre moussue.

« Fais attention ! » a-t-il crié, mais trop tard. Mon pied a dérapé et j’ai senti l’eau glacée m’engloutir. J’ai paniqué, battu des bras. Émile s’est précipité vers moi sans réfléchir. Je me souviens de ses doigts effleurant les miens, de son regard affolé.

« Tiens bon, Léa ! »

Puis tout est allé trop vite. Le courant l’a emporté. J’ai hurlé son nom jusqu’à m’en déchirer la gorge. Des passants ont accouru, des cris, des sirènes… mais Émile avait disparu sous les flots.

Je me suis réveillée à l’hôpital, Maman en larmes à mon chevet. Elle m’a serrée si fort que j’ai cru étouffer. Mais rien ne pouvait combler le vide laissé par Émile. Les jours suivants furent un cauchemar éveillé : les gendarmes, les recherches, les voisins murmurant derrière leurs volets. Et puis ce silence pesant à la maison, ce silence qui disait tout ce qu’on n’osait pas se dire.

Papa s’est enfermé dans le garage, bricolant sans relâche pour ne pas penser. Maman a cessé de parler. Moi, je me suis réfugiée dans la chambre d’Émile, respirant ses affaires, relisant ses cahiers d’école où il dessinait des bateaux et écrivait « Léa + Émile = équipe de choc ».

Un soir, j’ai surpris une dispute entre mes parents :

— Tu aurais dû mieux surveiller les enfants !
— Et toi ? Tu n’es jamais là !
— Ce n’est pas Léa qui aurait dû revenir seule…

J’ai compris alors que la douleur ne nous unissait plus ; elle nous séparait. Chacun portait sa part de culpabilité comme une armure rouillée.

À l’école, les regards étaient lourds. Certains camarades chuchotaient : « C’est elle dont le frère s’est noyé… » D’autres m’évitaient comme si j’étais contagieuse. Seule Camille est restée près de moi.

— Tu veux en parler ?
— Non…
— Tu veux qu’on se taise ensemble ?

Alors on se taisait. Mais la nuit, les mots d’Émile revenaient me hanter : « Léa, attrape ma main ! »

Je me suis mise à écrire des lettres à Émile que je cachais sous son oreiller :

« Pardon de ne pas avoir été assez forte. Pardon de t’avoir entraîné là-bas. Je donnerais tout pour revenir en arrière… »

Un matin d’automne, Maman est entrée dans la chambre d’Émile pour la première fois depuis des mois. Elle a trouvé mes lettres. Elle s’est assise près de moi et a pleuré sans bruit.

— Ce n’est pas ta faute, Léa… Ce n’est la faute de personne…

Mais comment croire ces mots quand tout en moi criait le contraire ?

Les années ont passé. Papa et Maman se sont séparés. Chacun a tenté de reconstruire sa vie à sa façon. Moi, j’ai grandi avec ce manque au creux du ventre et cette question lancinante : aurais-je pu sauver Émile ?

Aujourd’hui encore, adulte, je reviens parfois sur cette berge de la Loire. Je ferme les yeux et j’entends sa voix : « Léa, attrape ma main ! » Parfois je crois sentir sa présence dans le vent ou le clapotis de l’eau.

Est-ce que la culpabilité finit par s’apaiser ? Peut-on vraiment se pardonner ? Ou bien sommes-nous condamnés à porter nos blessures comme des cicatrices invisibles ?

Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?