Je ne suis pas qu’une femme de ménage : Comment j’ai repris ma vie en main et retrouvé le respect de mon mari
« Tu pourrais au moins passer l’aspirateur avant que je rentre ! » La voix de Paul résonne dans le couloir, tranchante comme une lame. Je serre les poings sur le manche du balai, la gorge nouée. Il ne me regarde même pas. Il traverse le salon sans un mot de plus, pose sa mallette sur la table, allume la télévision. Je suis là, mais je pourrais tout aussi bien être un meuble.
Je m’appelle Claire Martin. J’ai 43 ans, deux enfants — Camille et Lucas — et une maison à la périphérie de Lyon. Depuis quinze ans, je suis « mère au foyer », comme on dit. Mais dans cette maison, ce titre veut surtout dire : cuisinière, femme de ménage, secrétaire, infirmière… et fantôme. Paul, mon mari, n’a jamais levé le petit doigt pour m’aider. Au début, je croyais que c’était normal. Ma mère faisait pareil. Mais aujourd’hui, je suffoque.
Ce soir-là, après avoir couché les enfants, je m’effondre sur le canapé. Je regarde mes mains abîmées par les produits ménagers. Où suis-je passée, moi ? Où sont passés mes rêves ? J’avais voulu être institutrice. J’adorais lire, écrire… Mais la vie a filé trop vite. Paul a eu une promotion, on a déménagé, puis les enfants sont arrivés. Et moi, j’ai disparu.
Le lendemain matin, alors que je prépare le petit-déjeuner, Paul entre dans la cuisine sans un bonjour. Il attrape son café et marmonne : « Tu pourrais faire un effort pour t’habiller un peu… » Je sens les larmes monter mais je ravale tout. Camille me regarde avec ses grands yeux inquiets :
— Maman, pourquoi tu pleures ?
Je souris faiblement :
— Ce n’est rien, ma chérie.
Mais ce n’est pas rien. C’est tout.
Ce jour-là, quelque chose se brise en moi. Je décide d’aller voir une ancienne amie, Sophie, que j’ai perdue de vue depuis des années. Elle tient une petite librairie en ville. Quand elle me voit arriver, elle me serre fort dans ses bras :
— Claire ! Ça fait si longtemps !
Je fonds en larmes. Je lui raconte tout : la solitude, l’indifférence de Paul, ma vie qui s’efface.
— Tu n’es pas obligée d’accepter ça, tu sais ? me dit-elle doucement.
— Mais… je ne sais rien faire d’autre…
— Tu plaisantes ? Tu as élevé deux enfants, tu gères une maison entière ! Et tu as toujours aimé les livres… Pourquoi tu ne viendrais pas m’aider à la librairie ? Juste quelques heures par semaine ?
Je rentre chez moi avec cette idée qui bourdonne dans ma tête. Le soir venu, j’en parle à Paul. Il hausse les épaules :
— Pour quoi faire ? On n’a pas besoin d’argent.
— Ce n’est pas pour l’argent… C’est pour moi.
Il éclate de rire :
— Tu vas travailler dans une librairie ? À ton âge ?
Je sens la colère monter :
— Oui, à mon âge ! J’en ai marre d’être invisible !
Il se lève brusquement :
— Si tu crois que tu vas bouleverser toute la maison pour tes caprices…
Les jours suivants sont tendus. Paul fait la tête, refuse de m’adresser la parole. Les enfants sentent la tension et deviennent nerveux. Mais je tiens bon. Je commence à travailler chez Sophie deux après-midis par semaine. Au début, je suis maladroite, timide. Mais très vite, je retrouve le plaisir du contact avec les clients, des livres qui sentent l’encre et le papier neuf.
Un soir, Camille me demande :
— Maman, pourquoi papa est fâché ?
Je m’accroupis à sa hauteur :
— Parce que maman change un peu sa vie. Mais ce n’est pas grave. Parfois il faut se battre pour ce qu’on veut.
Paul devient de plus en plus amer. Il laisse traîner ses affaires partout, refuse de m’aider avec les enfants ou les courses. Un soir, il explose :
— Tu as changé ! Tu n’es plus la femme que j’ai épousée !
Je lui réponds calmement :
— Non, Paul. Je redeviens celle que j’étais avant de t’épouser.
Les semaines passent. Je gagne en assurance. À la librairie, Sophie me confie de plus en plus de responsabilités. Un jour, elle me propose d’animer un atelier lecture pour enfants le samedi matin. J’accepte avec enthousiasme.
Mais à la maison, c’est la tempête. Paul menace de partir :
— Si tu continues comme ça, tu finiras seule !
Je tremble mais je tiens bon :
— Peut-être… Mais au moins je serai moi-même.
Un soir d’automne, alors que je rentre tard après un atelier réussi à la librairie, je trouve Paul assis dans le noir.
— Tu rentres tard maintenant ? Tu ne penses plus à ta famille ?
Je m’assois en face de lui :
— Ma famille compte toujours pour moi. Mais moi aussi je compte.
Il baisse les yeux. Pour la première fois depuis longtemps, il semble perdu.
Les enfants viennent me voir plus souvent à la librairie. Camille est fière de dire à ses copines : « Ma maman travaille avec des livres ! » Lucas me demande de lui raconter des histoires le soir.
Petit à petit, Paul change aussi. Il commence à préparer le dîner quand je rentre tard. Il demande aux enfants de ranger leurs affaires. Un soir, il me dit timidement :
— Je ne savais pas que tu étais si passionnée… Je crois que je t’ai oubliée.
Je souris tristement :
— Moi aussi je m’étais oubliée.
Aujourd’hui, cela fait un an que j’ai repris ma vie en main. Je travaille presque à plein temps à la librairie et j’anime deux ateliers par semaine. Paul et moi allons chez un conseiller conjugal ; ce n’est pas facile tous les jours mais on avance.
Parfois je repense à cette femme invisible que j’étais devenue. Comment ai-je pu accepter ça si longtemps ? Pourquoi tant de femmes se sacrifient-elles sans rien demander en retour ? Est-ce vraiment ça l’amour — ou juste l’habitude ?
Et vous… jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour retrouver votre place et votre dignité dans votre propre famille ?