Au cœur du square : Quand défendre ma fille m’a fait tout perdre

« Ne touche pas à ma fille ! » Ma voix a claqué dans l’air comme un coup de tonnerre, glaçant le petit groupe de parents rassemblés autour du bac à sable. Camille, trois ans, s’est figée, sa pelle en plastique suspendue dans le vide. L’autre enfant, un petit garçon blond nommé Théo, a reculé d’un pas, les yeux écarquillés. Je n’ai pas reconnu ma propre voix, rauque, tremblante de colère et de peur.

Tout a commencé ce mercredi après-midi, banal en apparence. J’avais quitté le travail plus tôt pour profiter d’un rare moment avec Camille. Le square Moncey était animé, les cris des enfants se mêlaient aux conversations des parents. Camille s’est précipitée vers le toboggan, son rire cristallin me réchauffant le cœur. J’ai échangé un sourire avec une autre maman, puis je me suis installée sur un banc, mon café à la main.

Quelques minutes plus tard, j’ai entendu Camille pleurer. Un cri bref, étranglé. Je me suis levée d’un bond. Elle était là, debout devant Théo, qui tenait sa poupée préférée – celle que sa grand-mère lui avait offerte pour son anniversaire. « Rends-la-moi ! » sanglotait-elle. Théo la narguait, brandissant la poupée hors de portée.

J’ai senti la colère monter en moi, sourde et brûlante. J’ai marché vers eux, mon cœur battant à tout rompre. La mère de Théo, une femme élégante nommée Sophie, discutait à quelques mètres sans prêter attention à la scène. J’ai attrapé la main de Théo pour récupérer la poupée. Il a hurlé, surpris et effrayé. Sophie s’est précipitée vers nous :

— Qu’est-ce que vous faites ?! hurla-t-elle.
— Il a pris la poupée de ma fille ! ai-je répondu, la voix tremblante.
— Ce n’est pas une raison pour toucher mon fils !

Les regards se sont tournés vers nous. J’ai senti la chaleur me monter aux joues. Camille s’est agrippée à ma jambe, terrifiée. Sophie a attrapé Théo et l’a serré contre elle.

— Vous êtes folle ou quoi ? On ne touche pas aux enfants des autres !

J’ai voulu expliquer, dire que je n’avais pas réfléchi, que c’était l’instinct maternel… Mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. Les autres parents nous observaient avec une curiosité mêlée de jugement. J’ai senti leur désapprobation peser sur moi comme une chape de plomb.

Sophie a menacé d’appeler la police si je recommençais. J’ai bredouillé des excuses maladroites avant de prendre Camille par la main et de quitter le square sous les regards accusateurs.

Sur le chemin du retour, Camille ne disait rien. Elle serrait sa poupée contre elle, les yeux rouges de larmes. Je me suis sentie minuscule, écrasée par la honte et le doute. Avais-je vraiment protégé ma fille ? Ou avais-je simplement cédé à une impulsion violente ?

Le soir même, j’ai reçu un message du groupe WhatsApp des parents du quartier : « Il faut qu’on parle du comportement inacceptable de Claire aujourd’hui au square. » Mon cœur s’est serré. J’ai relu le message dix fois, incapable d’y répondre.

Les jours suivants ont été un calvaire. Au supermarché, j’ai croisé Sophie qui m’a ignorée ostensiblement. À l’école maternelle, les parents chuchotaient sur mon passage. Camille a refusé d’aller au square pendant une semaine.

J’ai repensé à mon enfance à Dijon : ma mère aussi était impulsive, prompte à défendre ses enfants bec et ongles. Mais je me souvenais surtout de la honte que je ressentais quand elle criait sur d’autres parents ou intervenait trop fort. Avais-je reproduit ce schéma sans m’en rendre compte ?

Un soir, alors que je bordais Camille, elle m’a demandé :

— Maman… tu vas encore crier sur les gens ?

J’ai senti les larmes me monter aux yeux.

— Non mon cœur… Je suis désolée si je t’ai fait peur.

Elle m’a serrée fort dans ses bras.

J’ai décidé d’écrire à Sophie pour m’excuser sincèrement :

« Je regrette profondément mon geste au square. J’ai agi sous le coup de l’émotion et je comprends que cela ait pu effrayer Théo et choquer les autres parents. Ce n’est pas l’exemple que je veux donner à ma fille ni aux enfants du quartier. »

Sophie m’a répondu sèchement : « Merci pour vos excuses. Mais il faudra du temps pour oublier ce qui s’est passé. »

Depuis cet incident, je me sens isolée dans mon propre quartier. Je redoute chaque sortie au square ; j’évite les réunions de parents d’élèves. Mais surtout, je m’interroge sans cesse : comment trouver l’équilibre entre protéger son enfant et respecter les autres ? Où s’arrête l’instinct maternel et où commence la violence ?

Parfois je me demande : est-ce qu’on peut vraiment être une bonne mère quand on perd le contrôle ? Et vous… jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour défendre votre enfant ?