Retrouvailles amères au Monoprix : Quand l’amitié s’effrite

« Tu ne vas pas me dire bonjour ? » La voix de Camille résonne derrière moi, alors que je tends la main vers une boîte de biscuits au Monoprix de la rue de Rennes. Mon cœur rate un battement. Six mois sans nouvelles, six mois à me demander ce que j’avais bien pu faire pour mériter ce silence. Je me retourne, un sourire crispé sur les lèvres, et je la vois : toujours aussi impeccable, son manteau beige parfaitement ajusté, ses cheveux châtains relevés en un chignon flou qui lui donne cet air faussement détaché.

« Salut Camille… » Ma voix tremble à peine, mais je sens déjà la boule dans ma gorge. Elle me dévisage, un sac en toile sur l’épaule, un air pressé sur le visage. « Je suis désolée, j’ai été débordée ces derniers temps. » Elle ne me laisse pas le temps de répondre, déjà elle enchaîne : « Entre le boulot, les enfants, et Paul qui fait encore des siennes, je n’ai pas une minute à moi. »

Je hoche la tête, tentant de masquer ma déception. Je me souviens de nos cafés du samedi matin, de nos discussions à refaire le monde, de nos confidences sur les bancs du Jardin du Luxembourg. Mais depuis six mois, plus rien. Juste un message laconique : « Occupée, désolée. On se voit plus tard. » Plus tard n’est jamais venu.

Je tente une approche, ma voix se fait douce : « Tu sais, tu m’as manqué. J’ai essayé de t’appeler plusieurs fois… » Elle soupire, lève les yeux au ciel. « Je sais, je sais. Mais tu comprends, tout le monde veut quelque chose de moi. Même ma mère me harcèle pour que je vienne dîner. »

Je sens la colère monter, mêlée à une tristesse sourde. Pourquoi est-ce toujours elle, ses problèmes, ses priorités ? Pourquoi ai-je l’impression d’être invisible, de n’exister que dans les interstices de sa vie bien remplie ?

Un silence gênant s’installe. Autour de nous, les clients s’agitent, les caissières annoncent les promotions, mais j’ai l’impression que le temps s’est figé. Je me risque à demander : « Et moi, Camille ? Est-ce que tu t’es demandé comment j’allais ? »

Elle fronce les sourcils, surprise. « Bah, tu as l’air d’aller bien, non ? Tu travailles toujours à la bibliothèque ? »

Je ravale mes larmes. Oui, je travaille toujours à la bibliothèque, mais depuis la mort de mon père en janvier, chaque jour est une lutte. J’aurais eu besoin d’elle, de ses mots, de son humour. Mais elle n’était pas là.

« Papa est mort en janvier, » je lâche, la voix cassée. Elle écarquille les yeux, recule d’un pas. « Oh… Je… Je ne savais pas. Tu aurais dû me le dire. »

Je ris, un rire amer. « Je t’ai envoyé un message. Tu n’as jamais répondu. »

Elle détourne le regard, soudain mal à l’aise. « Je suis désolée, vraiment. Mais tu sais comment c’est… On est tous débordés. »

Je sens la colère exploser. « Non, Camille. On n’est pas tous débordés au point d’oublier ceux qu’on aime. »

Elle ouvre la bouche, puis la referme. Un silence lourd s’abat entre nous. Je vois dans ses yeux une lueur de culpabilité, mais aussi d’agacement. Comme si ma douleur était un fardeau de plus à porter.

Je repense à toutes ces années, à nos fous rires, à nos disputes, à nos réconciliations. Je me demande si tout cela n’était qu’une illusion, si notre amitié n’a jamais été qu’un monologue où je jouais le rôle de la confidente, de l’ombre rassurante derrière sa lumière.

« Tu sais, » dis-je doucement, « parfois j’ai l’impression que notre amitié ne tient qu’à moi. Que je suis la seule à faire des efforts. »

Elle soupire, regarde sa montre. « Je dois filer, les enfants m’attendent. On se revoit bientôt, d’accord ? »

Je la regarde s’éloigner, son pas rapide, sa silhouette qui se fond dans la foule. Je reste là, figée, la boîte de biscuits à la main, le cœur en miettes.

Sur le chemin du retour, la pluie commence à tomber. Je marche lentement, les souvenirs me submergent. Je me demande si c’est ça, grandir : perdre peu à peu ceux qu’on croyait indispensables, apprendre à vivre avec l’absence, à combler le vide par d’autres rencontres, d’autres sourires.

Arrivée chez moi, je pose les courses sur la table, m’assieds en silence. Je repense à Camille, à son regard fuyant, à ses excuses. Je me demande si elle pensera à moi ce soir, si elle se souviendra de ce que j’ai dit, ou si je ne serai qu’une case de plus à cocher sur sa liste de choses à faire.

Est-ce que l’amitié peut survivre à l’indifférence ? Ou faut-il parfois accepter de tourner la page, même quand ça fait mal ?

Et vous, avez-vous déjà eu l’impression d’être invisible pour quelqu’un que vous aimiez ?