Retour à Saint-Aubin : Le Passé n’Oublie Jamais

« Tu n’as pas changé, Paul. » La voix de Camille résonne dans la petite épicerie de Saint-Aubin, aussi claire et douce que dans mes souvenirs. Je me fige, un paquet de farine à la main, le cœur battant à tout rompre. Quatorze ans que j’ai quitté ce village, quatorze ans que j’ai fui tout ce qui me rappelait mon enfance, mes échecs, et surtout, elle. Je me retourne lentement, croisant son regard bleu, un peu plus fatigué, mais toujours aussi perçant. Autour de nous, les clients discutent à voix basse, mais pour moi, le temps s’arrête.

Je bredouille, mal à l’aise : « Camille… Je… »

Elle sourit, un sourire triste, presque résigné. « Tu reviens pour l’enterrement de ta mère, c’est ça ? »

Je hoche la tête, incapable de prononcer un mot. Ma mère, cette femme forte et dure, qui m’a toujours reproché de rêver trop grand, de vouloir quitter Saint-Aubin pour Paris. Elle n’a jamais compris mon besoin d’ailleurs, mon envie de devenir écrivain. Et maintenant, elle est partie, me laissant seul avec mes regrets et cette maison vide qui sent la cire et les souvenirs.

En sortant de l’épicerie, je croise Monsieur Lefèvre, l’ancien instituteur. Il me serre la main, me regarde avec une compassion gênée. « Tu sais, Paul, ta mère parlait souvent de toi. Elle disait que tu reviendrais un jour. »

Je souris poliment, mais au fond de moi, une colère sourde gronde. Pourquoi n’a-t-elle jamais pu me le dire en face ? Pourquoi fallait-il attendre la mort pour que les mots sortent enfin ?

Le soir, je m’installe dans la cuisine, devant une tasse de café noir. La maison est silencieuse, trop silencieuse. Je repense à mon enfance : les après-midis passés à pêcher avec mon père dans la rivière, les batailles d’eau avec Camille, les longues discussions sous le vieux tilleul. Tout cela me semble si loin, presque irréel. J’ouvre un tiroir, tombe sur une vieille photo : Camille et moi, bras dessus bras dessous, souriants, insouciants. Je sens une boule dans ma gorge.

Le lendemain, je croise mon frère, Antoine, devant la mairie. Il a repris la ferme familiale, il n’a jamais quitté Saint-Aubin. Entre nous, le fossé s’est creusé au fil des années. « Tu comptes rester longtemps ? » demande-t-il, la voix sèche.

« Je ne sais pas, » je réponds. « Il faut que je m’occupe de la maison. »

Il hausse les épaules. « Fais vite. Ici, on n’aime pas les revenants. »

Je sens tout le poids du jugement, de la rancœur. Pour lui, je suis le fils prodigue, celui qui a abandonné la famille, la terre, les traditions. Mais il ne sait rien de mes nuits blanches à Paris, de mes manuscrits refusés, de ma solitude dans une ville où personne ne connaît mon nom.

Le soir, je retourne au café du village. Les mêmes visages, les mêmes conversations. Camille est là, assise au comptoir. Je m’approche, hésitant. « On peut parler ? »

Elle me regarde longuement. « Tu veux parler du passé ou du présent ? »

Je soupire. « Je ne sais plus très bien où je me situe. »

Elle rit, un rire amer. « Moi non plus. »

Nous sortons marcher dans les ruelles. La nuit est douce, l’air sent la terre humide et les souvenirs. « Pourquoi tu es parti sans un mot, Paul ? » demande-t-elle soudain.

Je m’arrête, pris au dépourvu. « J’avais peur. Peur de rester coincé ici, peur de ne jamais réaliser mes rêves. »

Elle secoue la tête. « Et moi, tu y as pensé ? »

Je baisse les yeux. « Je croyais que tu comprendrais. »

Elle s’arrête devant la vieille école. « J’ai attendu, tu sais. Longtemps. Puis j’ai compris que tu ne reviendrais pas. »

Un silence lourd s’installe. Je sens les larmes monter, mais je me retiens. « Je suis désolé, Camille. »

Elle me regarde, les yeux brillants. « Ce n’est pas à moi que tu dois demander pardon. C’est à toi-même. »

Les jours passent, rythmés par les démarches administratives, les visites de voisins curieux, les souvenirs qui remontent à la surface. Un soir, alors que je trie les affaires de ma mère, je tombe sur une lettre, jamais envoyée. Elle m’écrit qu’elle est fière de moi, qu’elle regrette de ne pas avoir su le dire, qu’elle espère que je trouverai le bonheur, ici ou ailleurs. Je fonds en larmes, seul dans la chambre où j’ai grandi.

Le lendemain, je retrouve Camille au bord de la rivière. Elle lance des cailloux dans l’eau, comme autrefois. « Tu vas repartir ? »

Je regarde l’eau couler, emportant avec elle mes regrets, mes peurs. « Je ne sais pas. Peut-être que j’ai encore des choses à réparer ici. »

Elle sourit, un vrai sourire cette fois. « Parfois, il faut revenir en arrière pour avancer. »

Je la regarde, le cœur serré. « Et toi, tu m’as pardonné ? »

Elle ne répond pas, mais son regard me dit tout.

Le soir, je m’assois sur le perron de la maison, regardant le soleil se coucher sur les champs. Je pense à tout ce que j’ai fui, à tout ce que j’ai perdu, et à ce que je pourrais encore retrouver. Peut-on vraiment réparer le passé ? Ou faut-il simplement apprendre à vivre avec ?

Et vous, si vous aviez la chance de revenir en arrière, oseriez-vous affronter vos regrets ?