Quand tout s’effondre : Comment j’ai sauvé ma sœur et moi-même à la fois
« Tu crois qu’on peut tomber plus bas ? » La voix de Camille tremble dans la cuisine, ses mains serrées autour d’une tasse vide. Il est vingt-deux heures, la lumière blafarde du plafonnier éclaire son visage ravagé. Je reste figée, une cuillère à la main, incapable de répondre. J’ai envie de lui dire que non, que tout va s’arranger, mais je sens déjà la panique me ronger le ventre.
Camille, ma petite sœur, celle qui riait si fort dans la cour de notre immeuble à Lyon, n’a plus rien. Elle a perdu son boulot de vendeuse il y a deux mois, et depuis, elle survit avec des petits boulots au noir. Ce soir-là, elle m’avoue qu’elle n’a même plus de quoi acheter une baguette. Je suis censée être forte pour elle, mais moi aussi je vacille. Je prépare mon mariage avec Julien, mon fiancé depuis trois ans, et chaque centime compte. Ma robe est encore chez la couturière, l’acompte pour la salle n’est pas payé.
« Tu veux dormir ici ce soir ? » Ma voix est faible, presque coupable. Elle hoche la tête, les yeux baissés. Je sens la colère monter contre nos parents, qui vivent à deux heures d’ici et ne veulent plus entendre parler de Camille depuis qu’elle a quitté la fac. « Elle a fait ses choix », répète notre mère au téléphone. Mais qui choisit vraiment de galérer ainsi ?
La nuit, je ne dors pas. Je pense à tout ce que je dois gérer : le traiteur qui réclame un virement, Julien qui ne comprend pas pourquoi je suis si tendue, Camille qui pleure dans le salon. Le lendemain matin, je me lève tôt et prépare du café pour deux. Camille est déjà debout, assise sur le balcon avec une cigarette. « Je vais chercher du travail aujourd’hui », dit-elle sans me regarder. J’aimerais lui promettre que ça ira mieux, mais je sais que c’est faux.
Les jours passent et la tension monte. Julien commence à s’agacer : « On ne peut pas continuer comme ça, ta sœur squatte le salon depuis une semaine ! » Je lui en veux de son égoïsme mais je comprends aussi sa lassitude. On devait parler du plan de table, des fleurs… Mais tout cela me semble soudain dérisoire face à la détresse de Camille.
Un soir, alors que je rentre du travail épuisée, je trouve Camille en train de fouiller dans mon portefeuille. Elle sursaute en me voyant. « Je voulais juste prendre dix euros pour acheter à manger… » Son visage se tord de honte et de colère mêlées. Je m’effondre sur le canapé et je pleure avec elle. On dirait deux enfants perdues.
Le lendemain, j’appelle notre mère. « Tu pourrais au moins lui parler ! » Elle soupire : « Elle a fait ses choix, Lucie. On ne peut pas toujours sauver tout le monde. » Je raccroche furieuse.
Julien me prend dans ses bras : « Tu ne peux pas tout porter seule. » Mais si je ne le fais pas, qui le fera ?
Un matin, Camille rentre avec un sourire timide : « J’ai trouvé un boulot dans une boulangerie ! » Son soulagement est palpable mais fragile : c’est un CDD de trois semaines seulement. On célèbre avec un vieux Bordeaux trouvé au fond du placard.
Mais la précarité laisse des traces. Camille devient irritable, s’énerve pour un rien. Un soir, elle claque la porte après une dispute sur la vaisselle. Julien me regarde : « Tu dois choisir : ta sœur ou nous. »
Je passe la nuit à pleurer sur le balcon. Comment choisir entre l’amour et la famille ? Le lendemain matin, Camille revient en larmes : « Je ne veux pas te gâcher la vie… »
Je décide alors d’annuler le mariage. Je prends l’argent économisé pour aider Camille à payer une caution pour un petit studio à Villeurbanne. Julien est furieux : « Tu sacrifies tout pour elle ! »
Mais je sens que c’est juste. Camille retrouve peu à peu confiance en elle ; elle décroche un CDI quelques mois plus tard. Nos parents finissent par revenir vers elle lors d’un déjeuner tendu mais sincère.
Julien et moi nous séparons finalement ; il ne comprend pas mon choix mais je ne regrette rien.
Aujourd’hui, quand je repense à cette période sombre, je me demande : jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour ceux que vous aimez ? Est-ce qu’on peut vraiment tourner le dos à sa famille quand tout s’effondre ?