Quand Maman est tombée malade : Mon combat pour la famille, la foi et l’espoir
« Tu dois être fort, Paul. » La voix de mon père tremblait, ce matin-là, alors que la neige recouvrait les toits de notre petit village près de Dijon. Je n’avais que seize ans, mais en une phrase, il venait de m’arracher à l’insouciance. Ma mère, Marie, venait d’être diagnostiquée d’un cancer du sein agressif. Je me souviens de son regard, ce mélange de peur et de tendresse, quand elle m’a pris la main dans la cuisine.
— Paul, mon chéri… je vais me battre, mais j’aurai besoin de toi.
Je n’ai rien dit. J’ai serré sa main si fort que mes jointures sont devenues blanches. Mon petit frère, Lucas, n’avait que huit ans. Il ne comprenait pas vraiment ce qui se passait, mais il voyait bien que quelque chose clochait. Les jours suivants ont été un tourbillon : rendez-vous à l’hôpital de Dijon, examens, discussions à voix basse entre adultes. J’écoutais derrière les portes, je guettais chaque expression sur le visage de mon père.
À l’école, mes amis ne savaient rien. Je n’arrivais pas à leur parler. Comment expliquer qu’en quelques jours, j’étais passé du garçon qui riait à celui qui rentrait en courant pour préparer le dîner et aider Lucas à faire ses devoirs ? Mon père travaillait à la fromagerie du village et faisait des heures supplémentaires pour payer les traitements. Le soir, il rentrait épuisé, les traits tirés, et s’asseyait en silence devant son assiette.
Un soir, alors que je mettais la table, j’ai surpris une dispute entre mes parents. Ma mère voulait continuer à s’occuper de nous comme avant ; mon père voulait qu’elle se repose. Les voix montaient.
— Tu ne comprends pas ! s’est écriée Maman. Si je ne fais rien, je ne suis plus moi !
— Mais tu dois penser à toi maintenant !
Je suis resté figé dans le couloir, le cœur battant. J’avais peur qu’ils se déchirent alors qu’on avait besoin d’être unis plus que jamais.
Les semaines ont passé. Les traitements ont commencé : chimiothérapie, opérations… Ma mère perdait ses cheveux. Un matin, elle m’a demandé de l’aider à se raser la tête. J’ai pris la tondeuse avec des mains tremblantes.
— Tu sais, Paul… murmura-t-elle en fixant son reflet dans le miroir. La beauté, ce n’est pas ça. C’est ce qu’on fait pour ceux qu’on aime.
J’ai pleuré en silence ce jour-là.
À l’église du village, je me suis surpris à prier. Moi qui n’avais jamais vraiment cru… Je suppliais Dieu de ne pas me prendre ma mère. Le curé, Monsieur Lefèvre, m’a vu un dimanche rester après la messe.
— Tu veux parler ?
J’ai tout déballé : la peur de perdre Maman, la colère contre l’injustice, la fatigue d’être « l’homme de la maison » alors que je n’étais qu’un gamin.
— Tu as le droit d’avoir peur, Paul. Mais tu n’es pas seul.
Ces mots m’ont donné un peu de courage.
À la maison, Lucas posait des questions :
— Est-ce que Maman va mourir ?
Je mentais :
— Non, elle est forte. Elle va guérir.
Mais chaque nuit, je restais éveillé à écouter sa respiration depuis le couloir.
Un jour d’avril, alors que les cerisiers fleurissaient dans le jardin, Maman a fait une rechute. L’hôpital a appelé en urgence. J’ai couru chercher mon père à la fromagerie. Dans la voiture, il a frappé le volant de rage.
— Pourquoi nous ? Pourquoi elle ?
Je n’avais pas de réponse.
À l’hôpital, Maman était si pâle qu’on aurait dit une ombre sur le drap blanc. Elle m’a souri faiblement.
— Paul… promets-moi de prendre soin de Lucas si je ne reviens pas.
— Non ! Tu vas revenir !
Elle a caressé ma joue.
— La vie est injuste parfois… mais il faut continuer à aimer.
Les semaines suivantes ont été les plus dures de ma vie. Je faisais semblant d’être fort pour Lucas et Papa. Mais parfois je craquais : je criais dans ma chambre ou je frappais contre les murs du garage.
Un soir de juin, alors que je rentrais du lycée après les épreuves du bac blanc, Papa m’attendait dans le salon.
— Paul… viens t’asseoir.
J’ai su tout de suite. Maman était partie dans la nuit.
Le monde s’est effondré autour de moi. J’ai hurlé. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Lucas s’est accroché à moi en sanglotant :
— Elle avait promis…
Les jours suivants sont flous : les voisins qui apportaient des plats, les condoléances maladroites des amis du village… À l’enterrement, j’ai lu un texte devant tout le monde. Ma voix tremblait mais j’ai tenu bon :
« Maman était la lumière de notre maison. Elle nous a appris à aimer sans compter et à ne jamais perdre espoir… »
Aujourd’hui encore, des années plus tard, je repense à cette période comme à une tempête qui a tout emporté sauf l’essentiel : l’amour et la foi en des jours meilleurs. J’ai grandi trop vite mais j’ai compris que même dans la douleur la plus noire, il y a une lumière qui ne s’éteint jamais.
Est-ce que d’autres ont déjà ressenti cette peur de perdre un parent ? Comment continuer à avancer quand tout semble perdu ?