Quand les portes s’ouvrent : Retour à la maison et affrontement du passé
« Tu pourrais au moins faire un effort, Justine. » La voix de ma mère résonne dans le couloir, sèche, tranchante comme une lame. Je serre la poignée de ma valise, le cœur battant. Je suis revenue à Bordeaux après trois ans d’absence, et déjà, la tension m’étouffe. Les murs de la maison familiale semblent se refermer sur moi, saturés de souvenirs et de non-dits.
Je n’ai jamais su trouver ma place ici. Mon frère aîné, Guillaume, incarne la réussite : avocat, marié à une pharmacienne, deux enfants parfaits. Ma sœur cadette, Camille, est l’enfant prodige, la musicienne dont on parle dans Sud Ouest. Moi ? Je suis l’éternelle indécise, celle qui a quitté Sciences Po pour écrire des poèmes qu’on ne lit pas.
« Les invités arrivent à 19h. Mets-toi quelque chose de convenable », ajoute ma mère sans me regarder. Je sens la colère monter, mais je ravale mes mots. Ce soir, il y aura les voisins – les Delmas –, la tante Hélène et son mari Jean-Paul, et surtout mon père, qui ne m’a pas adressé un mot depuis mon retour.
Dans ma chambre d’adolescente, rien n’a changé : les posters de Noir Désir, les livres de Marguerite Duras sur l’étagère, la vieille lampe Ikea. Je m’assieds sur le lit et ferme les yeux. Pourquoi suis-je revenue ? Pour prouver que j’existe ? Pour obtenir enfin un regard d’approbation ?
Le soir tombe vite en décembre. Dans la cuisine, ma mère s’agite. « Justine, tu peux mettre la table ? » Je m’exécute en silence. Camille descend l’escalier en riant au téléphone. Guillaume arrive avec ses enfants qui courent partout. Mon père lit Le Monde dans le salon, indifférent à l’agitation.
À 19h précises, la sonnette retentit. Les Delmas entrent en apportant une tarte aux pommes. Les conversations fusent : politique, école des enfants, vacances au ski à La Plagne. Je me sens invisible.
« Alors Justine, tu fais quoi maintenant ? » demande tante Hélène d’une voix faussement innocente.
Je sens tous les regards sur moi. « J’écris », dis-je simplement.
Un silence gênant s’installe. Guillaume sourit poliment : « Toujours tes poèmes ? »
Je hoche la tête. Ma mère intervient : « Tu sais, elle pourrait faire tellement plus avec son diplôme… »
La honte me brûle les joues. J’ai envie de hurler que je ne suis pas un échec, que mes mots comptent aussi. Mais je me tais.
Après le dîner, je m’éclipse dans le jardin. L’air froid me gifle le visage. J’entends des éclats de rire à travers la fenêtre. Soudain, mon père me rejoint.
« Tu comptes rester longtemps ? » demande-t-il sans préambule.
Je le regarde dans les yeux pour la première fois depuis des années. « Je ne sais pas… Peut-être que oui. Peut-être que non. »
Il soupire. « Tu sais que ta mère s’inquiète pour toi… »
Je ris nerveusement : « Elle s’inquiète ou elle a honte ? »
Il détourne le regard. « Tu n’as jamais été facile… »
La colère explose enfin : « Facile ? Parce que je ne veux pas être comme Guillaume ou Camille ? Parce que j’ai choisi une autre voie ? »
Il ne répond pas tout de suite. « On voulait juste que tu sois heureuse… »
Je sens mes yeux s’emplir de larmes. « Mais je le suis ! Enfin… j’essaie. Mais ici, j’ai toujours l’impression d’être une étrangère dans ma propre famille. »
Il pose une main maladroite sur mon épaule. « Peut-être qu’on n’a pas su te comprendre… »
Un silence lourd tombe entre nous. Puis il retourne à l’intérieur.
Je reste dehors longtemps, à regarder les étoiles percer le ciel noir de Bordeaux. Petit à petit, je sens une étrange paix m’envahir. Peut-être que je n’aurai jamais leur reconnaissance. Peut-être que ma place n’est pas ici – ou alors elle est différente.
Le lendemain matin, je trouve un mot glissé sous ma porte : « Pardon si on t’a blessée. On t’aime comme tu es – Papa ».
Je souris tristement en relisant ces mots fragiles.
Est-ce suffisant pour tout réparer ? Peut-on vraiment guérir des blessures d’enfance ? Ou faut-il apprendre à vivre avec elles et avancer malgré tout ?