Quand l’amour devient prison : l’histoire de mon évasion d’un foyer oppressant
« Tu n’es bonne à rien, Claire. Même ce gratin, tu l’as raté ! » La voix de ma belle-mère, Monique, résonne encore dans ma tête alors que je claque la porte derrière moi, cette nuit-là. Il est deux heures du matin, la pluie martèle les pavés de la rue Victor-Hugo à Lyon. Je serre contre moi un sac de sport rempli à la hâte : quelques vêtements, mon carnet de croquis, et la photo de mon fils, Paul. Mon cœur bat si fort que j’ai l’impression qu’il va exploser.
Je descends les escaliers quatre à quatre, retenant mes larmes. Dans le salon, j’entends encore la voix froide de mon mari, François : « Tu vas où comme ça ? Tu crois que tu peux partir sans mon accord ? » J’ai vingt-huit ans et je me sens vieille, usée par des années de critiques, de regards méprisants, de petites humiliations quotidiennes. Depuis que j’ai épousé François, ma vie s’est peu à peu rétrécie jusqu’à ne plus tenir que dans ce sac.
Monique a toujours eu le dernier mot. Elle vivait avec nous « pour aider », disait-elle. Mais c’était surtout pour surveiller, contrôler, décider de tout : ce que je cuisinais, comment j’élevais Paul, même la façon dont je m’habillais. François ne disait rien ou, pire, prenait son parti. « C’est normal, Claire. Maman sait mieux que toi. »
Je me revois, un soir d’hiver, assise dans la cuisine à éplucher des pommes de terre pendant que Monique me racontait comment elle avait tout sacrifié pour son fils. « Toi aussi tu dois apprendre à te sacrifier. C’est ça être une bonne épouse. » Je me taisais. Je me taisais toujours.
Mais ce soir-là, tout a explosé. Paul avait pleuré toute la journée. J’étais épuisée. Monique m’a reproché d’être une mauvaise mère devant François. Il a haussé les épaules et m’a dit d’aller me calmer dans la chambre. J’ai senti quelque chose se briser en moi. J’ai attendu qu’ils dorment et j’ai pris la fuite.
Dans la rue déserte, je marche sans savoir où aller. Je pense à Paul, à ses petits bras autour de mon cou. J’ai laissé un mot sur son oreiller : « Maman t’aime. Je reviendrai te chercher. » Mais est-ce vrai ? Est-ce que j’aurai la force de revenir affronter François et Monique ?
J’arrive devant un hôtel miteux près de Perrache. Le réceptionniste me regarde avec pitié quand je bredouille que je n’ai pas de papiers sur moi. Il accepte de me donner une chambre pour la nuit. Je m’effondre sur le lit, secouée de sanglots silencieux.
Le lendemain matin, je me réveille avec une migraine atroce et le sentiment d’être une criminelle. J’appelle ma sœur, Élodie, qui vit à Villeurbanne. Elle arrive une heure plus tard avec un thermos de café et des croissants.
— Tu as bien fait de partir, Claire. Tu ne pouvais plus continuer comme ça.
— Mais Paul… Ils vont dire que je l’ai abandonné.
— Non. Tu es sa mère. Tu as le droit d’être heureuse aussi.
Je pleure dans ses bras comme une enfant.
Les jours suivants sont flous. Je trouve refuge chez Élodie, mais je sens son compagnon agacé par ma présence prolongée. Je cherche un petit studio et finis par en louer un dans le 7e arrondissement. C’est minuscule, mais c’est à moi.
Je commence à travailler comme caissière dans un supermarché du quartier. Les horaires sont pénibles mais au moins personne ne me crie dessus si je fais tomber une boîte de conserve.
François m’envoie des messages glaçants :
« Tu es folle. Tu ne reverras jamais Paul. »
« Tu as détruit notre famille. Bravo. »
Monique m’appelle en pleurant pour me supplier de revenir « pour le bien du petit ».
Je culpabilise chaque jour un peu plus. Les voisins me regardent bizarrement quand je croise Paul dans la cour de l’école et qu’il court vers moi en criant « Maman ! ». Je n’ai droit qu’à une heure par semaine sous surveillance sociale.
Un soir, alors que je rentre du travail sous la pluie battante, je croise François devant mon immeuble.
— Tu crois vraiment que tu peux t’en sortir toute seule ? Tu n’es rien sans nous.
Je tremble mais je ne baisse pas les yeux.
— Peut-être que je ne suis rien pour toi… mais pour Paul, je veux être quelqu’un.
Il rit jaune et s’en va en claquant la portière de sa voiture.
Les mois passent. Je découvre la solitude mais aussi une forme étrange de paix. J’apprends à cuisiner pour moi seule, à choisir mes vêtements sans craindre le jugement d’une autre femme dans le miroir du couloir.
Un jour, Paul me dit en chuchotant lors d’une visite surveillée :
— Maman, tu souris plus maintenant.
Je fonds en larmes devant l’assistante sociale qui détourne pudiquement les yeux.
Je commence à dessiner à nouveau dans mon carnet, des portraits de femmes enfermées derrière des fenêtres closes… puis des femmes qui ouvrent les volets sur le soleil du matin.
Un soir d’été, Élodie m’invite à dîner avec des amis artistes. L’un d’eux remarque mes dessins et propose d’en exposer quelques-uns dans un café du quartier.
Pour la première fois depuis des années, j’ai l’impression d’exister autrement qu’à travers les yeux des autres.
Mais la peur ne me quitte jamais tout à fait. La peur que François obtienne la garde exclusive de Paul. La peur que Monique vienne frapper à ma porte pour m’insulter encore une fois.
Parfois je me demande si j’ai eu raison de partir… ou si j’ai simplement échangé une prison contre une autre, plus vaste mais tout aussi froide.
Et vous… pensez-vous qu’on puisse vraiment se reconstruire après avoir été brisée par ceux qu’on aime ? Est-ce que la liberté vaut toujours ce prix-là ?