Quand la facture du mariage est tombée : le prix de l’amour
« Tu sais, Camille, on ne pourra pas t’aider pour le mariage. »
La voix de ma mère tremblait au téléphone, mais ses mots étaient clairs comme de l’eau de roche. J’ai senti mes jambes se dérober sous moi, assise sur le rebord de la fenêtre de notre petit appartement à Lyon. J’ai regardé Paul, mon fiancé, qui pianotait sur son ordinateur, inconscient du séisme qui venait de secouer mon univers.
« Qu’est-ce que tu veux dire, maman ? »
J’ai entendu un silence gênant, puis un soupir. « Ton père a perdu son travail. On n’en a pas parlé… On pensait que ça irait mieux d’ici l’été, mais… »
Je n’ai pas pu répondre. Mon cœur battait à tout rompre. Depuis des mois, on rêvait d’un mariage simple mais élégant, dans la maison de campagne de mes parents en Bourgogne. Ma mère avait promis de s’occuper du traiteur, mon père du vin — il avait gardé quelques bouteilles précieuses pour ce jour-là. Tout semblait écrit d’avance, comme dans un conte.
Mais ce soir-là, tout s’est effondré.
J’ai raccroché sans un mot. Paul a levé les yeux vers moi, inquiet : « Ça va ? »
Je me suis effondrée dans ses bras, incapable de parler. Les larmes coulaient sans que je puisse les arrêter. Il m’a serrée fort, répétant doucement : « On va trouver une solution, je te le promets. »
Mais je savais que rien ne serait plus pareil.
Les jours suivants ont été un enchaînement de disputes et de silences lourds. Ma sœur, Élodie, m’a appelée pour me dire que je dramatisais : « Tu sais bien que maman et papa font ce qu’ils peuvent. Arrête de leur mettre la pression ! »
Mais comment expliquer ce sentiment d’injustice ? Toute ma vie, on m’avait appris que le mariage était une fête familiale, un passage obligé où chacun devait mettre la main à la pâte. Et là, au moment crucial, tout s’écroulait.
Paul a proposé qu’on réduise la liste des invités : « On n’a qu’à inviter nos amis proches et ta famille directe. On fait ça à la mairie et on va au resto après. »
Mais je voyais déjà le regard déçu de ma grand-mère, les chuchotements des tantes : « Tu as vu le mariage de Camille ? Même pas un vrai repas… »
Un soir, alors que je rentrais tard du travail, j’ai surpris une conversation entre Paul et sa mère au téléphone :
« Mais enfin Paul, tu ne vas pas te ruiner pour ça ! Tu sais ce que ça coûte un mariage ? Et puis Camille… elle est gentille mais elle rêve trop grand ! »
J’ai claqué la porte plus fort que nécessaire. Paul a sursauté. Je n’ai rien dit mais j’ai senti la colère monter en moi.
Les semaines ont passé. Les devis des traiteurs s’accumulaient sur la table basse du salon. Les prix me donnaient le vertige : 80 euros par personne, 120 euros si on voulait le dessert à l’assiette… Même la location des chaises semblait hors de portée.
Un soir d’avril, après une énième dispute sur le budget, Paul a lâché : « Tu sais quoi ? On annule tout. On part se marier à la mairie en secret et basta ! »
J’ai éclaté en sanglots. Ce n’était pas ce dont j’avais rêvé. J’avais envie de hurler à l’injustice : pourquoi fallait-il que l’argent décide du bonheur ? Pourquoi nos familles ne pouvaient-elles pas simplement être là pour nous ?
C’est alors que mon père m’a appelée. Sa voix était fatiguée mais douce : « Camille… Je suis désolé pour tout ça. Je me sens tellement coupable… Mais tu sais, l’important c’est vous deux. Le reste… c’est du décor. »
J’ai pleuré encore plus fort. Pour la première fois, j’ai compris que mes parents portaient leur propre fardeau — la honte de ne pas pouvoir offrir ce qu’ils avaient promis, la peur du regard des autres.
Le lendemain, j’ai pris Paul par la main et je lui ai dit : « On va faire ce mariage à notre façon. Peu importe si c’est petit ou simple. Ce qui compte c’est qu’on soit entourés de ceux qu’on aime vraiment. »
On a envoyé des messages à nos amis proches : « On se marie samedi prochain à la mairie du 3e arrondissement. Après, apéro chez nous ! » Certains ont été surpris, d’autres soulagés.
Le jour J est arrivé sous un ciel gris typiquement lyonnais. Ma mère avait préparé un gâteau maison ; mon père avait ouvert ses bouteilles de vin cachées au fond de la cave ; Élodie avait décoré notre salon avec des fleurs cueillies dans le parc voisin.
Il n’y avait ni traiteur chic ni robe de créateur — juste nous deux, entourés d’amour sincère et d’éclats de rire maladroits.
Ce soir-là, alors que Paul et moi étions assis sur le balcon à regarder les lumières de la ville, il m’a pris la main : « Tu regrettes ? »
J’ai souri à travers mes larmes : « Non… Je crois que c’est le plus beau jour de ma vie. »
Mais parfois je me demande encore : pourquoi laisse-t-on nos rêves être dictés par l’argent ou les attentes des autres ? Est-ce vraiment cela, le prix de l’amour ?