Personne n’a le droit de te faire sentir moins que rien – sauf si tu le permets : L’histoire d’une famille française
« Tu n’es jamais assez, Camille ! » La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, tranchante comme un couteau. Je serre les poings sous la table, les ongles s’enfonçant dans ma paume. Mon père, silencieux, lit son journal, comme toujours. Ma petite sœur, Lucie, baisse les yeux sur son bol de chocolat chaud. J’ai seize ans et j’étouffe dans cette maison de banlieue parisienne où chaque mot semble peser une tonne.
« Tu aurais pu avoir 18 en maths, pas seulement 15 », continue ma mère, les bras croisés. Je voudrais hurler, mais je ravale mes larmes. Depuis toute petite, je vis dans l’ombre de ses attentes. Elle rêve d’une fille parfaite : brillante, polie, mince, populaire. Moi, je suis juste Camille, moyenne partout, invisible au lycée Paul Valéry.
Ce soir-là, après le dîner, je m’enferme dans ma chambre. J’entends encore la dispute de mes parents à travers les murs fins :
— Tu es trop dure avec elle, souffle mon père.
— Si je ne la pousse pas, qui le fera ? rétorque ma mère.
Je me recroqueville sur mon lit, le cœur battant. Pourquoi ne suis-je jamais assez ? Pourquoi faut-il toujours prouver quelque chose ?
Le lendemain au lycée, je traîne les pieds dans les couloirs. Ma meilleure amie, Sophie, me rejoint :
— Tu fais une tête d’enterrement… Encore ta mère ?
— Comme d’habitude.
En cours de français, Madame Lefèvre nous fait lire « Le Rouge et le Noir ». Elle s’arrête soudain et nous regarde :
— Vous savez, personne n’a le droit de vous faire sentir moins que rien… sauf si vous le permettez.
Cette phrase me frappe en plein cœur. Je note chaque mot dans la marge de mon cahier. Et si c’était vrai ? Et si je pouvais décider de ne plus laisser ma mère me définir ?
Mais à la maison, rien ne change. Les critiques pleuvent : « Tu devrais t’habiller autrement », « Regarde ta sœur comme elle est sage », « Tu ne fais jamais assez d’efforts ». Un soir, alors que je rentre plus tard à cause d’un exposé avec Sophie, ma mère explose :
— Tu te fiches de nous ? Tu crois que la vie c’est une fête ?
Je sens la colère monter. Pour la première fois, je ne baisse pas les yeux.
— Non maman. Je travaille dur. Mais j’ai le droit d’être moi-même.
Un silence glacial tombe sur la pièce. Mon père me regarde avec surprise. Ma mère pâlit.
— Tu me parles sur ce ton ?
— Oui. Parce que je ne veux plus avoir honte d’être qui je suis.
Elle claque la porte de sa chambre. Je tremble mais je me sens étrangement légère.
Les semaines passent. Les tensions s’accumulent. Ma mère me parle à peine. Mon père tente maladroitement d’arrondir les angles :
— Tu sais… elle veut juste ton bien.
— Mais à quel prix ?
Je commence à sortir davantage avec Sophie et ses amis. Je découvre le théâtre du quartier, les cafés où l’on refait le monde jusqu’à minuit. Je ris plus fort, je parle plus vite. Je me sens vivante.
Un soir de printemps, alors que je rentre d’une répétition tardive, ma mère m’attend dans le salon. Elle a les yeux rouges.
— Camille… Je ne comprends pas ce qui t’arrive. Tu changes.
— Je grandis, maman. J’ai besoin d’exister pour moi-même.
Elle pleure en silence. Pour la première fois, je vois sa fragilité derrière sa dureté. Elle murmure :
— J’ai toujours eu peur que tu souffres… Que tu rates ta vie comme moi.
Je m’assois près d’elle. Je prends sa main.
— Maman… Ce n’est pas en me rabaissant que tu me protèges. J’ai besoin que tu sois fière de moi… même si je ne suis pas parfaite.
Elle me serre fort contre elle. On pleure ensemble longtemps.
L’été arrive. J’obtiens mon bac avec mention bien. Ma mère sourit timidement lors de la remise des diplômes. Mon père prend une photo maladroite où l’on rit toutes les deux.
Aujourd’hui, j’ai vingt-cinq ans et j’habite à Lyon où je suis professeure de français à mon tour. Parfois, quand j’entends une élève dire qu’elle n’est « jamais assez », je repense à cette phrase qui a tout changé : « Personne n’a le droit de te faire sentir moins que rien – sauf si tu le permets. »
Est-ce qu’on peut vraiment se libérer du regard des autres ? Ou bien traînons-nous toujours un peu nos chaînes familiales ? Qu’en pensez-vous ?