Partir sans retour : Histoire d’une mère, de la douleur et du pardon
« Tu ne peux pas faire ça, Camille ! » La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, comme un écho douloureux. Je suis assise sur le lit d’hôpital, la lumière blafarde du matin filtre à travers les stores. Mon fils dort dans le berceau transparent à côté de moi, minuscule, fragile, innocent. Je sens mes mains trembler alors que je caresse sa joue du bout des doigts. Il ouvre les yeux, me regarde avec une confiance absolue. Et moi, je sais déjà que je vais partir.
Je m’appelle Camille. J’ai vingt-sept ans, et aujourd’hui, je vais abandonner mon enfant.
Tout a commencé bien avant ce matin-là. J’ai grandi à Limoges, dans une famille où l’on ne parle pas des choses qui font mal. Mon père, Jean-Luc, était ouvrier à l’usine de porcelaine ; ma mère, Françoise, femme au foyer, stricte et pieuse. Chez nous, il fallait être fort, ne jamais montrer ses faiblesses. Quand j’ai annoncé ma grossesse, le silence s’est abattu sur la maison comme une chape de plomb.
« Tu n’as pas honte ? » avait murmuré ma mère en serrant son chapelet. Mon père n’a rien dit. Il s’est contenté de quitter la pièce, les épaules voûtées.
Le père de mon enfant, Thomas, n’a pas voulu entendre parler de cette grossesse. « Ce n’est pas le bon moment », m’a-t-il dit avant de disparaître de ma vie. J’ai tout affronté seule : les regards en biais au marché, les murmures des voisines, la solitude des nuits où je sentais mon bébé bouger sous ma peau.
À l’hôpital, après l’accouchement, j’ai cru que l’amour maternel me sauverait. Mais la fatigue, la peur et la honte étaient plus fortes. Je me suis surprise à penser : « Je ne suis pas faite pour ça. Je vais tout gâcher. »
La sage-femme, Élodie, a tenté de me rassurer :
— Vous savez, il n’y a pas de mère parfaite. Vous avez le droit d’avoir peur.
Mais comment lui expliquer ce vide en moi ? Comment lui dire que chaque sourire de mon fils me rappelait tout ce que je ne pourrais jamais lui offrir ?
Le troisième jour, ma mère est venue me voir.
— Tu dois assumer tes responsabilités ! Tu ne vas pas faire honte à la famille !
Je n’ai rien répondu. Je savais déjà que je ne pouvais pas rentrer chez moi avec ce bébé.
La nuit suivante, j’ai pris mon fils dans mes bras pour la dernière fois. J’ai respiré son odeur de lait tiède et de peau neuve. J’ai pleuré en silence pour ne pas réveiller les autres mères dans la chambre voisine.
Au petit matin, j’ai appelé Élodie.
— Je… Je ne peux pas le garder. Je suis désolée.
Elle m’a regardée longtemps sans rien dire. Puis elle a posé une main sur mon épaule.
— Vous êtes sûre ?
J’ai hoché la tête. Mon cœur s’est brisé en mille morceaux.
On m’a fait signer des papiers. On m’a expliqué que mon fils serait confié à l’Aide Sociale à l’Enfance, qu’il aurait peut-être une famille qui l’aimerait mieux que moi. J’ai quitté l’hôpital sans me retourner.
Les semaines suivantes ont été un enfer. Ma mère ne m’a plus adressé la parole. Mon père m’a évitée comme si j’étais porteuse d’une maladie honteuse. Les voisins chuchotaient sur mon passage :
— C’est elle… Celle qui a abandonné son bébé.
Je me suis enfermée chez moi, incapable d’affronter le regard des autres ni le mien dans le miroir.
J’ai tenté de reprendre une vie normale : reprendre mon travail à la boulangerie du coin, sourire aux clients comme si rien ne s’était passé. Mais chaque fois qu’une jeune maman entrait avec son enfant, une douleur sourde me transperçait le ventre.
Un soir d’hiver, alors que la neige tombait sur les toits de Limoges, ma sœur Julie est venue me voir.
— Tu sais… Personne n’a le droit de te juger. Tu as fait ce que tu pensais être le mieux pour lui.
J’ai éclaté en sanglots dans ses bras. C’était la première fois que quelqu’un me parlait sans colère ni reproche.
Peu à peu, j’ai compris que je devais apprendre à me pardonner. J’ai commencé une thérapie avec une psychologue du centre social. J’ai écrit des lettres à mon fils — des lettres qu’il ne lira peut-être jamais — pour lui expliquer mon geste, lui dire que ce n’était pas par manque d’amour mais par peur de lui transmettre mes propres blessures.
Aujourd’hui encore, des années plus tard, je pense à lui chaque jour. Je me demande s’il est heureux, s’il a trouvé une famille qui l’aime comme il le mérite. Parfois je croise un enfant dans la rue qui a ses yeux et mon cœur rate un battement.
Je sais que beaucoup me jugeront durement. Mais je veux croire qu’il y a aussi des gens capables de comprendre la complexité de nos choix et la violence du regard des autres.
Est-ce qu’on peut vraiment pardonner à une mère qui abandonne son enfant ? Ou bien faut-il accepter que certaines douleurs sont trop grandes pour être partagées ?