Partir sans retour : Histoire d’une mère, de la douleur et du pardon
« Camille, tu ne peux pas faire ça. » La voix de ma mère résonne encore dans ma tête, tranchante comme une lame. Je suis assise sur le lit d’hôpital, le visage tourné vers la fenêtre, les yeux brûlants de larmes. Dehors, Paris s’éveille sous une pluie fine, indifférente à mon chagrin. Mon fils dort dans le berceau transparent à côté de moi, minuscule, fragile, innocent. Je sens son souffle, j’entends son cœur battre. Et pourtant, je sais déjà que je vais partir sans lui.
Je m’appelle Camille Lefèvre. J’ai vingt-huit ans et je viens de donner naissance à un enfant que je ne peux pas garder. Ce matin-là, tout s’est effondré. Ma mère est arrivée la première, furieuse, les bras croisés sur sa poitrine. « Tu vas assumer, Camille. On ne fait pas d’enfant toute seule pour ensuite l’abandonner. » Mon père n’a rien dit ; il s’est contenté de détourner le regard, honteux. Je me suis sentie minuscule, écrasée par leur jugement.
Mais ils ne savent rien de mes nuits blanches, de mes angoisses qui me rongent depuis des mois. Ils ne savent rien de la solitude qui m’a envahie quand le père de mon enfant, Julien, m’a quittée en apprenant ma grossesse. « Ce n’est pas le bon moment pour moi », a-t-il dit avant de disparaître. Depuis ce jour, j’ai tout porté seule : la peur du lendemain, les regards dans la rue, les remarques acerbes des collègues – « Encore une mère célibataire… » – et cette sensation d’être étrangère dans ma propre vie.
La sage-femme entre dans la chambre. Elle me sourit doucement, comme si elle savait déjà ce que je m’apprête à faire. « Vous voulez qu’on vous laisse un peu avec lui ? » Je hoche la tête. Je prends mon fils dans mes bras pour la première fois depuis l’accouchement. Sa peau est chaude contre la mienne. Il ouvre les yeux, me regarde – ou peut-être regarde-t-il au-delà de moi, vers une vie meilleure que celle que je pourrais lui offrir.
Je pense à mon enfance à Lyon, à ces dimanches passés en famille autour d’un poulet rôti, aux disputes qui éclataient toujours pour un rien mais qui se terminaient dans des éclats de rire. Je pense à ce que j’aurais voulu transmettre à mon fils : la tendresse d’un foyer, la sécurité d’un amour inconditionnel. Mais je n’ai rien de tout cela à lui offrir aujourd’hui.
La porte claque dans le couloir. J’entends ma mère discuter avec une assistante sociale. Les mots me parviennent par bribes : « responsabilité », « avenir », « adoption ». Je serre mon fils contre moi. Mon cœur se brise en silence.
« Maman… » Ma voix tremble quand elle entre dans la chambre. Elle s’arrête au pied du lit, les yeux rouges de colère et de tristesse.
— Tu vas vraiment le laisser ?
— Je ne peux pas… Je ne peux pas être une bonne mère pour lui.
— Tu crois que c’est facile ? On n’a jamais tout ce qu’il faut pour être parent !
Je baisse les yeux. Elle ne comprend pas. Personne ne comprend. J’ai grandi dans une famille où on ne parle pas des faiblesses, où on cache ses peurs derrière des silences lourds. Mais moi, je suis fatiguée de faire semblant.
L’assistante sociale s’approche doucement :
— Camille, il faut prendre une décision. Nous pouvons vous accompagner si vous souhaitez confier votre enfant à l’adoption.
Je sens le regard de ma mère sur moi, brûlant d’attente et de reproche. Mais au fond de moi, une petite voix murmure : « Tu fais ce qu’il faut pour lui donner une chance. »
Je signe les papiers d’une main tremblante. Mon fils s’appellera peut-être Paul ou Antoine ; il grandira dans une autre famille, avec d’autres bras pour le bercer et d’autres voix pour lui chanter des berceuses.
Quand je quitte l’hôpital ce soir-là, il pleut toujours sur Paris. Je marche longtemps sous la pluie, sans parapluie, comme pour me punir d’avoir choisi la fuite plutôt que le combat. Les passants me frôlent sans me voir ; je suis invisible parmi eux.
Les semaines passent. Ma mère ne me parle plus ; mon père m’évite lors des repas familiaux. À Noël, il y a un silence glacial autour de la table quand quelqu’un évoque les enfants. Je sens leur jugement comme un poison lent qui s’infiltre dans chaque geste du quotidien.
Je commence une thérapie pour essayer de comprendre ce vide en moi. La psychologue me demande :
— Qu’est-ce que vous ressentez ?
Je réponds sans réfléchir :
— De la honte… et du soulagement.
C’est vrai : j’ai honte d’avoir abandonné mon fils, mais aussi soulagée qu’il ait une chance meilleure ailleurs. En France, on juge vite les mères qui ne correspondent pas au modèle parfait : aimantes, fortes, prêtes à tout sacrifier pour leur enfant. Mais personne ne parle des failles, des peurs qui paralysent.
Un jour, je reçois une lettre de la famille adoptive. Ils me disent que mon fils va bien, qu’il sourit beaucoup et qu’il est aimé. Je pleure en lisant ces mots ; c’est une douleur douce-amère qui me traverse.
Ma mère finit par m’appeler :
— Camille… Tu veux venir dîner dimanche ?
Sa voix est hésitante mais moins dure qu’avant.
— Oui… Merci maman.
Ce soir-là, autour du même vieux poulet rôti, il y a moins de rires mais un peu plus de compréhension dans les regards échangés.
Aujourd’hui encore, je pense à mon fils chaque jour. J’espère qu’il saura un jour que mon choix n’était pas un abandon mais un acte d’amour désespéré.
Est-ce qu’on peut vraiment pardonner à une mère qui part ? Est-ce que vous auriez fait autrement à ma place ?