Notre fils ne vient plus : Quand l’amour maternel devient une douleur plus vive que la solitude
— Tu ne comprends pas, maman, ce n’est plus comme avant !
La voix de Julien résonne encore dans mon salon, même si la porte s’est refermée derrière lui il y a déjà deux semaines. Je me revois, debout au milieu de la pièce, les mains tremblantes, le cœur battant trop fort. J’ai voulu lui dire que je l’aimais, que je ne voulais que son bonheur, mais les mots sont restés coincés dans ma gorge. Depuis qu’il a épousé Camille, tout a changé. Mon fils ne vient plus. Ou si peu. Et quand il vient, c’est elle qui parle pour deux.
Je m’appelle Marie Lefèvre. J’ai soixante ans, veuve depuis six ans. Mon fils Julien était mon soleil, ma raison de me lever chaque matin dans notre petit appartement à Tours. Je me souviens de ses rires d’enfant, de ses bras autour de mon cou, de nos promenades le long de la Loire. Mais tout cela semble appartenir à une autre vie.
Le jour où il m’a présenté Camille, j’ai senti une ombre passer sur notre complicité. Elle était belle, élégante, sûre d’elle. Trop sûre d’elle. Elle m’a regardée comme on regarde une étrangère. J’ai essayé de l’aimer, pour Julien. J’ai fait des efforts : des petits plats, des invitations à dîner, des cadeaux pour leur emménagement à Nantes. Mais Camille restait distante, polie mais froide.
Un dimanche après-midi, alors que je préparais un gratin dauphinois — le plat préféré de Julien — j’ai entendu Camille murmurer à Julien dans l’entrée :
— Ta mère est gentille mais… elle est trop présente. On a besoin d’espace.
J’ai fait semblant de ne rien entendre. Mais ce jour-là, quelque chose s’est fissuré en moi.
Les mois ont passé. Les appels se sont espacés. Les visites aussi. À Noël dernier, ils sont venus à peine deux heures. Camille avait « un autre dîner ». Julien n’a pas osé me regarder dans les yeux en partant. J’ai pleuré toute la nuit en rangeant la vaisselle.
Je me suis demandé : ai-je été une mauvaise mère ? Ai-je trop aimé ? Pas assez ?
Un soir de février, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai appelé Julien.
— Tu sais, tu peux venir seul si tu veux…
Il y a eu un silence gênant.
— Maman, arrête… Camille pense que tu ne l’aimes pas.
— Mais ce n’est pas vrai ! Je fais tout pour elle !
— Justement… Tu en fais trop. Laisse-nous vivre.
J’ai raccroché en tremblant. Le silence de l’appartement m’a paru plus lourd que jamais.
Depuis, je vis au rythme des souvenirs et des attentes déçues. Je regarde les photos de Julien enfant, je relis ses cartes postales du lycée. Parfois je croise des mères avec leurs fils au marché et j’ai envie de leur crier : « Profitez-en tant qu’il est encore temps ! »
Ma sœur Claire me dit :
— Marie, il faut tourner la page. Les enfants grandissent, ils font leur vie.
Mais comment tourner la page quand chaque fibre de mon être crie son absence ?
Un soir d’avril, alors que je rentrais du cinéma seule, j’ai croisé Camille par hasard devant la gare. Elle était au téléphone, visiblement agacée.
— Non maman, je ne peux pas venir ce week-end… Oui… Non… Je t’ai dit que c’était compliqué avec Marie…
Elle m’a vue et a raccroché précipitamment.
— Bonjour Marie…
Son sourire était crispé.
— Camille… Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal ?
Elle a soupiré.
— Vous êtes gentille mais… vous ne comprenez pas que Julien a besoin de couper le cordon ? Il a sa vie maintenant.
J’ai senti mes jambes fléchir.
— Mais je ne veux pas le perdre…
— Vous ne le perdez pas. Mais il faut accepter qu’il change.
Elle est partie sans un regard en arrière.
Ce soir-là, j’ai compris que je devais apprendre à vivre avec ce vide. Mais comment fait-on pour cesser d’être mère ? Comment fait-on pour aimer moins ?
J’ai commencé à écrire des lettres à Julien que je n’envoie jamais. J’y mets tout ce que je n’ose pas lui dire : ma peur de vieillir seule, mon besoin d’entendre sa voix, mes regrets aussi. J’essaie de me convaincre que c’est normal, que toutes les mères passent par là. Mais autour de moi, les familles semblent heureuses, unies.
Un jour, alors que je rangeais la chambre de Julien — qui n’a pas changé depuis ses dix-huit ans — j’ai trouvé un vieux dessin qu’il m’avait offert pour la fête des mères : « Je t’aime maman ». J’ai éclaté en sanglots.
La semaine dernière, il a appelé pour mon anniversaire. Il a parlé vite, comme s’il avait peur que Camille l’entende trop longtemps au téléphone avec moi.
— Joyeux anniversaire maman ! On t’embrasse.
J’ai voulu lui demander s’il viendrait me voir mais je n’ai pas osé. J’ai raccroché en murmurant :
— Moi aussi je t’embrasse…
Aujourd’hui encore, j’attends un signe. Un message. Un retour en arrière qui ne viendra sans doute jamais.
Où avons-nous failli ? Est-ce qu’un jour mon fils comprendra combien son absence me pèse ? Est-ce qu’on peut vraiment aimer trop ? Qu’en pensez-vous ?