Noël sous perfusion : le combat de Nathan contre l’invisible
— Maman, pourquoi ils ne me laissent pas sortir de cette chambre ?
Ma voix tremblait, plus de colère que de peur. J’avais douze ans, mais je me sentais vieux, usé. Ma mère, assise au bord du lit, caressait mes cheveux rasés par la chimio. Elle avait les yeux rouges, mais elle souriait quand même.
— Parce qu’il faut te protéger, mon cœur. Tu es plus fragile que les autres enfants.
Fragile. Ce mot me collait à la peau comme une étiquette. Depuis six mois, je vivais entre les perfusions, les prises de sang et les masques FFP2. Le cancer avait déjà volé mes cheveux, mes forces, et maintenant le COVID m’avait enfermé dans une chambre stérile au sixième étage de l’hôpital Édouard-Herriot. Dehors, Lyon brillait sous les guirlandes de Noël, mais ici, tout était blanc, froid, silencieux.
Le matin du 24 décembre, j’ai entendu des voix dans le couloir. Des infirmières riaient, essayaient d’apporter un peu de fête dans ce couloir d’ombres. J’ai fermé les yeux pour ne pas pleurer. Je voulais être dehors avec mes copains, sentir le froid sur mes joues, courir après le ballon dans la cour du collège Jean-Macé. Mais à la place, j’étais là, branché à une perfusion, à regarder ma mère essayer d’être forte pour deux.
— Nathan !
C’était mon père cette fois. Il avait eu le droit de venir quelques minutes. Il portait une blouse bleue et un masque qui cachait son sourire. Il avait dans les mains un paquet emballé maladroitement.
— Joyeux Noël, champion !
J’ai déchiré le papier : un maillot de l’OL avec mon prénom floqué dans le dos. J’ai souri pour lui faire plaisir. Mais au fond de moi, j’avais envie de tout casser. Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi Noël devait-il rimer avec hôpital ?
La nuit est tombée tôt ce soir-là. Ma mère a allumé une petite guirlande autour de la fenêtre. Elle a sorti un vieux CD de chansons de Noël françaises : « Petit Papa Noël », « Vive le vent »… J’ai fermé les yeux et j’ai essayé d’imaginer que j’étais ailleurs.
— Tu sais, Nathan…
Sa voix était douce mais grave.
— Je sais que tu as peur. Moi aussi j’ai peur. Mais on va s’en sortir. Tu es fort.
J’ai serré sa main très fort. J’avais envie d’y croire. Mais la fièvre est montée dans la nuit. Les médecins sont venus en urgence. J’entendais des mots qui faisaient peur : « saturation », « oxygène », « risque ». J’ai vu ma mère pleurer en silence dans le couloir.
Les jours suivants ont été flous. Je me souviens des lumières blanches du plafond, des voix étouffées derrière les masques, des piqûres qui brûlaient. Parfois je rêvais que j’étais dehors, que je courais dans la neige avec mon petit frère Lucas. Parfois je me réveillais en sursaut, trempé de sueur.
Un matin, alors que je croyais ne plus jamais revoir le soleil, une infirmière est entrée avec un bonnet rouge sur la tête.
— Nathan ! Regarde qui est là !
Derrière elle, il y avait Lucas, mon frère, déguisé en renne avec un masque trop grand pour lui.
— Joyeux Noël en retard !
Il m’a tendu un dessin : nous deux sur un traîneau tiré par des lions (parce que les rennes c’est trop classique). J’ai éclaté de rire pour la première fois depuis des semaines.
Ce jour-là, quelque chose a changé en moi. J’ai compris que même ici, même malade, même loin des autres, je pouvais encore ressentir la joie. Les soignants ont organisé une petite fête dans le couloir : il y avait du jus d’orange dans des gobelets en plastique et des papillotes au chocolat. On a chanté « Douce nuit » tous ensemble, même les médecins.
Le soir venu, ma mère m’a serré contre elle.
— Tu vois, Nathan… La vie continue même quand tout semble s’arrêter.
J’ai pensé à tous ces enfants qui passaient Noël loin de chez eux à cause de la maladie ou du virus. J’ai pensé à ceux qui n’avaient pas ma chance d’avoir une famille aussi présente.
Quelques semaines plus tard, j’ai pu sortir de l’hôpital. Mes cheveux repoussent lentement et je retourne à l’école petit à petit. Mais je ne suis plus le même Nathan qu’avant.
Aujourd’hui encore, quand je regarde la neige tomber sur Lyon depuis ma fenêtre, je repense à ce Noël sous perfusion et à tout ce qu’il m’a appris : la fragilité de la vie, la force de l’amour et l’importance d’un simple sourire.
Est-ce qu’on peut vraiment comprendre ce que vivent les enfants malades tant qu’on ne l’a pas vécu soi-même ? Et vous… qu’est-ce qui vous donne la force d’avancer quand tout semble perdu ?