« Ne te précipite pas, Camille : le bonheur ne s’envole pas »

— Camille, tu as pensé à acheter les croissants pour maman ? Et n’oublie pas que papa n’aime pas le café trop fort.

Je sursaute. Il est à peine six heures du matin, et déjà la voix d’Antoine, mon fiancé, résonne dans l’appartement. Je suis debout depuis l’aube, les mains plongées dans la pâte à crêpes — sa préférée — pour lui faire plaisir avant qu’il parte travailler. Je me force à sourire, mais mon cœur bat trop vite. Aujourd’hui, c’est le grand jour : sa famille vient pour organiser les derniers détails du mariage. Je sens déjà la tension me serrer la gorge.

Antoine entre dans la cuisine, encore ensommeillé. Il s’assoit sans un mot et regarde son téléphone. Je pose devant lui une assiette de crêpes dorées, un bol de confiture maison, et je m’assieds en face, espérant un regard, un merci. Rien. Il mord dans une crêpe, puis relève enfin la tête :

— Tu as mis un peu trop de sucre, non ?

Je ravale ma déception. Depuis des semaines, tout tourne autour de ce mariage. Sa mère, Madame Lefèvre, a des idées très arrêtées sur la cérémonie : « Il faut que ce soit à l’église Saint-Paul, c’est une tradition dans notre famille. » Son père veut inviter toute la famille élargie, même ceux que je n’ai jamais rencontrés. Sa sœur, Élodie, critique chaque choix que je fais : « Tu es sûre que cette robe te va ? Ce n’est pas très flatteur pour ta silhouette… »

Ma propre mère est morte quand j’avais dix ans. Mon père vit à Lyon et ne viendra que le jour J. Je me sens seule au milieu de cette famille qui ne m’a jamais vraiment acceptée. Mais je me tais. Je veux plaire à Antoine. Je veux croire que tout cela en vaut la peine.

La sonnette retentit. Je sursaute encore. Les Lefèvre sont là. Madame Lefèvre entre comme chez elle, inspecte la table du regard.

— Ah, Camille, tu as mis des fleurs… Ce sont des pivoines ? Tu sais qu’Antoine est allergique ?

Je bafouille une excuse. Elle soupire et commence à donner des ordres : « Il faudra changer le plan de table. Et pour le repas, pas de poisson, tu sais bien que la tante Agnès ne supporte pas… »

Je me sens disparaître sous leurs exigences. Antoine ne dit rien. Il regarde par la fenêtre, l’air absent.

Plus tard dans la journée, alors que je débarrasse seule la table pendant qu’ils discutent du traiteur dans le salon, j’entends ma grand-mère dans ma tête : « Ne te précipite pas, Camille. Le bonheur ne s’envole pas… »

Je ferme les yeux. Elle me manque tellement. C’est elle qui m’a élevée après la mort de maman. Elle disait toujours que je devais écouter mon cœur avant tout.

Le soir venu, Antoine rentre tard. Je l’attends sur le canapé, épuisée.

— Tu as vu comme ta mère m’a parlé aujourd’hui ? Tu pourrais au moins dire quelque chose…

Il hausse les épaules.

— Tu sais comment elle est… Fais un effort, c’est tout.

Une colère sourde monte en moi.

— Et moi ? Tu veux que je fasse des efforts jusqu’à quand ? Jusqu’à ce que je n’existe plus ?

Il soupire.

— Camille… On va se marier, c’est normal que ce soit stressant.

Je me lève brusquement.

— Non, Antoine. Ce n’est pas normal que je doive tout accepter sans rien dire.

Il me regarde comme si je venais de parler chinois.

La nuit est longue. Je ne dors pas. Je repense à tous ces petits renoncements : mes amis que j’ai cessé de voir parce qu’ils ne plaisaient pas à sa famille, mes passions mises de côté pour organiser des dîners qui ne me ressemblent pas…

Le lendemain matin, alors que je prépare le café — fort ou pas fort ? Je ne sais même plus — je prends une décision.

Quand Antoine se lève, je l’attends dans la cuisine.

— Antoine… Je crois qu’on doit parler.

Il s’arrête net.

— Quoi encore ?

Je prends une grande inspiration.

— Je ne veux plus continuer comme ça. Je ne veux pas d’un mariage où je dois m’effacer pour plaire à ta famille. Je veux qu’on soit heureux tous les deux, pas juste toi et les tiens.

Il reste silencieux un long moment.

— Tu es sérieuse ?

— Oui.

Il secoue la tête.

— Tu exagères…

Mais cette fois-ci, je ne cède pas.

— Non, Antoine. C’est toi qui refuses de voir ce que je ressens.

Je prends mon sac et sors de l’appartement sans me retourner. Dans la rue encore fraîche du matin parisien, je sens un poids immense quitter mes épaules. J’appelle mon père à Lyon :

— Papa… Est-ce que je peux venir quelques jours chez toi ?

Sa voix tremble d’émotion :

— Bien sûr ma chérie. Viens quand tu veux.

Dans le train qui m’emmène loin de Paris et de cette famille étouffante, je repense à tout ce que j’ai accepté par peur de décevoir ou d’être seule. Mais aujourd’hui, je choisis d’écouter la voix de ma grand-mère et la mienne.

Est-ce qu’on doit vraiment sacrifier qui on est pour être aimé ? Ou bien le vrai amour commence-t-il quand on ose enfin se choisir soi-même ?