Mes filles ne sont pas mortes dans l’incendie : La vérité que j’ai découverte à la décharge a tout bouleversé
— Tu n’as pas le droit d’être ici ! cria la voix rauque derrière moi, alors que je déposais des fleurs sur la tombe de mes filles. Je me retournai brusquement, le cœur battant, et découvris un garçon maigre, les joues sales, les yeux brillants d’une colère étrange. Il portait un vieux blouson trop grand pour lui, et ses mains tremblaient.
Je n’avais pas dormi depuis des semaines. Depuis l’incendie qui avait ravagé notre maison à Montreuil, je vivais dans une brume de douleur et de culpabilité. On m’avait dit que mes filles, Camille et Léa, n’avaient pas survécu. On m’avait remis deux petites urnes, et j’avais pleuré jusqu’à ne plus avoir de larmes. Ma femme, Claire, ne me parlait plus. Elle m’accusait en silence, ses yeux rouges et secs plantés dans les miens chaque soir.
Mais ce garçon… Il me fixait comme s’il savait quelque chose. Je m’approchai doucement.
— Tu connais cet endroit ?
Il haussa les épaules, puis baissa la tête.
— J’y dors parfois. Mais c’est pas pour toi ici. Les morts n’aiment pas les vivants qui pleurent trop.
Ses mots me frappèrent en plein cœur. Je m’accroupis à sa hauteur.
— Tu as vu quelque chose cette nuit-là ? L’incendie ?
Il détourna le regard, puis murmura :
— Les flammes… elles n’ont pas tout pris.
Je sentis un frisson glacé courir le long de mon dos. Je sortis un billet de dix euros de ma poche et le lui tendis. Il hésita, puis l’attrapa d’un geste rapide.
— Viens avec moi, dis-je. Montre-moi où tu dors.
Nous avons traversé le cimetière silencieux, puis longé la voie ferrée jusqu’à une décharge sauvage derrière les entrepôts. L’odeur était insoutenable. Le garçon se faufila entre deux carcasses de voitures brûlées et s’arrêta devant une cabane faite de palettes et de bâches.
— C’est là que je les ai vues, dit-il soudain.
Je crus que mon cœur allait s’arrêter.
— Qui ça ?
— Deux filles. Elles se cachaient ici après l’incendie. Elles avaient peur… d’un homme.
Je tombai à genoux, incapable de respirer. Mes filles… vivantes ?
— Où sont-elles maintenant ?
Il secoua la tête.
— Je sais pas. Un type est venu, il criait leur nom. Elles sont parties avec lui. J’ai pas vu son visage.
Je me relevai tant bien que mal, les jambes flageolantes. Je remerciai le garçon et courus jusqu’à la maison. Claire était assise dans le noir, une cigarette à la main.
— Tu savais quelque chose ? criai-je en claquant la porte.
Elle sursauta, puis détourna les yeux.
— De quoi tu parles ?
— Nos filles ! Elles étaient vivantes après l’incendie ! Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Elle éclata en sanglots, la tête dans les mains.
— Je… Je croyais qu’elles étaient mortes ! On m’a dit qu’on avait retrouvé leurs affaires dans les décombres…
Je sentais la colère monter en moi, mais aussi une peur viscérale : si elles étaient vivantes, où étaient-elles maintenant ? Qui était cet homme qui les avait emmenées ?
Les jours suivants furent un cauchemar éveillé. J’allais chaque soir à la décharge, interrogeant les sans-abri, fouillant les ordures à la recherche du moindre indice. Un soir, une vieille femme me tendit un dessin froissé : deux fillettes se tenant la main devant une cabane. Au dos, un mot griffonné : « Papa, on t’aime ». Mon cœur se brisa une seconde fois.
J’allai voir la police. Ils me regardèrent avec pitié.
— Monsieur Martin, vous êtes en état de choc. Vos filles sont mortes dans l’incendie, nous avons les rapports…
Mais je savais qu’ils se trompaient. Je savais que mes filles étaient quelque part, vivantes, effrayées.
C’est alors que j’ai commencé à soupçonner mon propre frère, Antoine. Depuis des années, il jalousait ma famille parfaite. Il avait été vu près de la maison le soir du drame. J’ai fouillé dans ses affaires et trouvé des photos récentes de Camille et Léa, prises après l’incendie.
Je l’ai confronté lors d’un repas familial tendu chez ma mère à Saint-Denis.
— Où sont-elles ? hurlai-je devant toute la famille réunie.
Antoine pâlit, puis éclata :
— Tu ne méritais pas d’être leur père ! Tu passais ton temps au travail ! Elles avaient peur de toi !
Ma mère s’est mise à pleurer. Claire s’est levée d’un bond.
— Rends-les-nous !
Antoine a reculé vers la porte.
— Elles sont mieux sans vous…
J’ai bondi sur lui, mais il s’est échappé dans la nuit.
La police a fini par le retrouver quelques jours plus tard dans un squat à Aubervilliers. Mes filles étaient là, amaigries mais vivantes. Elles se sont jetées dans mes bras en pleurant.
Mais rien n’était comme avant. Camille refusait de me regarder dans les yeux. Léa se blottissait contre sa sœur dès que j’approchais.
Nous avons commencé une longue reconstruction familiale : psychologues, rendez-vous sociaux, discussions interminables avec Claire sur nos erreurs passées. La honte me rongeait : comment avais-je pu être aussi aveugle ? Comment avais-je pu laisser mon frère approcher mes enfants sans rien voir ?
Aujourd’hui encore, chaque fois que je passe devant le cimetière ou la décharge, je sens ce poids sur ma poitrine. Mes filles vivent avec moi mais portent des cicatrices invisibles. Claire et moi essayons de recoller les morceaux de notre couple brisé.
Parfois je me demande : peut-on vraiment réparer ce qui a été détruit ? Peut-on retrouver la confiance après une telle trahison ? Ou sommes-nous condamnés à vivre avec nos fantômes pour toujours ?