Mariée en fauteuil roulant : Le crépuscule de mon espoir sur la plage de Biarritz
— Tu es sûre de vouloir faire ça, Camille ?
La voix de ma mère tremblait, presque couverte par le ressac de l’Atlantique. Je fixais l’horizon, là où le soleil mourait lentement dans la mer, et je sentais mes mains moites sur les accoudoirs de mon fauteuil. Mon bouquet de pivoines blanches glissait presque de mes genoux. Derrière moi, la plage de Biarritz bruissait de murmures : des invités, des curieux, des passants qui s’arrêtaient, fascinés ou gênés par la scène inhabituelle d’une mariée en fauteuil roulant.
— Maman, je t’en prie… Ne commence pas aujourd’hui.
Elle s’agenouilla à côté de moi, sa robe bleu marine froissée par le sable. Ses yeux étaient rouges, fatigués par des mois d’inquiétude. Depuis l’accident, elle n’avait jamais cessé de croire que je faisais une erreur en acceptant la demande en mariage de Julien. Elle disait que c’était trop tôt, que je n’étais plus la même, que lui non plus ne savait pas ce qu’il faisait.
— Tu ne comprends pas, Camille. La vie que tu vas avoir… Ce n’est pas ce dont tu rêvais.
Je me suis tournée vers elle, la gorge serrée.
— Et si c’était lui, mon rêve ?
Elle a baissé les yeux. Je savais qu’elle pensait à mon père, resté à Paris pour « raisons professionnelles », incapable d’affronter la réalité de sa fille brisée. Je savais aussi que mes amies d’enfance, assises un peu plus loin sur le sable, échangeaient des regards gênés. Certaines n’avaient plus osé m’appeler depuis l’accident. D’autres me parlaient comme à une enfant fragile.
Julien est arrivé derrière moi, posant doucement ses mains sur mes épaules. Il portait un costume clair qui tranchait avec sa barbe mal rasée et ses yeux fatigués par les nuits blanches à l’hôpital. Il s’est penché à mon oreille :
— On peut encore tout arrêter si tu veux.
J’ai senti une larme couler sur ma joue. Pas à cause du doute, mais à cause de tout ce que j’avais perdu : mes jambes, ma liberté, mon insouciance. Mais aussi à cause de tout ce que j’avais gagné : une autre façon d’aimer, une autre façon d’être aimée.
La cérémonie a commencé. Le maire de Biarritz s’est avancé, un peu mal à l’aise devant la rampe improvisée qui menait jusqu’à l’arche fleurie. Les invités se sont levés. J’ai vu ma sœur Élodie essuyer discrètement ses yeux. J’ai vu mon oncle murmurer quelque chose à sa femme en me regardant avec pitié.
— Camille Dupuis, acceptez-vous de prendre pour époux Julien Lefèvre…
J’ai fermé les yeux. J’ai revu l’accident : la voiture qui glisse sur la route mouillée près de Pau, le choc brutal, le noir complet. J’ai revu les mois de rééducation à Bayonne, les regards fuyants des médecins, les silences lourds de mes parents. J’ai revu Julien qui venait chaque soir, même quand je refusais de lui parler.
— Oui.
Ma voix était faible mais claire. Julien a souri, les yeux brillants. Il a pris ma main dans la sienne, sans hésiter.
Après la cérémonie, alors que tout le monde se pressait autour du buffet dressé sur la plage, j’ai surpris une conversation entre ma tante et ma cousine :
— Tu crois qu’il va tenir ?
— Je ne sais pas… C’est beaucoup demander à un homme si jeune.
J’ai voulu crier que je n’étais pas un fardeau. Que j’étais encore Camille, celle qui riait trop fort dans les soirées étudiantes à Bordeaux, celle qui rêvait de voyages et d’aventures. Mais je me suis tue. J’ai regardé Julien discuter avec ses amis d’enfance venus de Toulouse. Ils plaisantaient sur le rugby et les souvenirs du lycée. Mais parfois leurs regards glissaient vers moi avec une gêne qu’ils ne savaient pas cacher.
La nuit est tombée sur Biarritz. Les lanternes accrochées aux parasols dessinaient des ombres étranges sur le sable. Ma mère est venue me voir une dernière fois avant de partir :
— Je veux juste que tu sois heureuse… Mais j’ai peur pour toi.
Je lui ai pris la main.
— Moi aussi j’ai peur. Mais j’ai aussi envie d’essayer.
Julien m’a rejointe alors que tout le monde dansait autour du feu. Il s’est agenouillé devant moi, comme au premier jour où il m’a demandé en mariage.
— Tu regrettes ?
J’ai secoué la tête en souriant.
— Non. Mais j’ai peur que tu regrettes toi.
Il a ri doucement.
— Je t’aime comme tu es, Camille. Pas comme tu étais avant.
J’ai pleuré pour la première fois depuis des mois, sans honte cette fois-ci. Les vagues couvraient nos voix mais pas nos émotions.
Ce soir-là, sous le ciel étoilé du Pays basque, j’ai compris que le vrai combat ne serait pas contre mon handicap mais contre les regards des autres — et parfois contre mes propres peurs.
Est-ce qu’on peut vraiment aimer sans condition dans un monde qui juge si vite ? Est-ce que vous auriez eu le courage d’avancer malgré tout ?