Maman, pourquoi refuses-tu d’aimer mon fils ?
« Tu n’aurais jamais dû le garder, Élodie. Un enfant, c’est un poids mort quand on n’a rien à offrir. »
La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, froide comme la pluie qui tambourine contre les vitres de notre petit appartement à Montreuil. Je serre Louis contre moi, son souffle chaud dans mon cou, et je me demande comment j’ai pu en arriver là. Il n’a que huit mois, il sent encore le lait et l’innocence, mais pour maman, il n’est qu’un obstacle de plus sur mon chemin déjà cabossé.
Je me revois, il y a un an à peine, pleine d’espoir devant la porte de l’agence immobilière où je travaillais. J’aimais ce métier, j’aimais sentir que j’avais ma place dans ce monde. Puis il y a eu la grossesse, la fatigue, les regards en coin de mes collègues. Et puis le congé maternité… et à mon retour, la porte close : « Nous n’avons plus besoin de vous, Élodie. »
J’ai pleuré dans les toilettes du RER A, serrant mon sac contre moi comme une bouée. Comment allais-je nourrir Louis ? Comment payer le loyer ? J’ai appelé maman, espérant un mot doux, un conseil, un peu de chaleur. Mais elle a juste soupiré : « Tu l’as voulu, ton bébé. Maintenant tu assumes. »
Depuis ce jour-là, tout est devenu plus lourd. Les courses au Franprix avec les bons alimentaires, les nuits blanches à chercher des offres d’emploi sur mon vieux portable, les rendez-vous à Pôle Emploi où je me sens transparente. Et toujours cette voix maternelle qui me poursuit : « Un enfant sans père, c’est déjà mal parti. »
Louis babille dans mes bras. Il ne comprend pas encore la dureté du monde. Parfois, je l’envie. Je voudrais retrouver cette naïveté, croire que tout est possible. Mais chaque fois que je croise le regard de maman – glacial, distant – je sens la honte me brûler la gorge.
Un dimanche matin, j’ai tenté une dernière fois de briser la glace. J’ai pris Louis par la main et nous sommes allés chez elle à Nogent-sur-Marne. Elle nous a ouvert la porte sans sourire.
— Bonjour maman…
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Juste… passer un moment avec toi. Louis aimerait te voir.
Elle a jeté un coup d’œil à Louis, puis s’est détournée.
— Je n’ai pas le temps pour ça. J’ai mes affaires.
J’ai senti mes jambes trembler. Louis a tendu ses bras vers elle en gazouillant : « Mamie ! » Mais elle n’a pas bougé.
— Tu vois bien que tu lui fais du mal…
Elle s’est retournée brusquement :
— C’est toi qui lui fais du mal ! Tu crois que c’est une vie, ça ? Pauvre gosse…
Je suis partie en courant, les larmes brouillant ma vue. Dans la rue, j’ai serré Louis contre moi.
— Je suis désolée, mon cœur…
Les semaines ont passé. J’ai trouvé un petit boulot de caissière à mi-temps dans une supérette du quartier. Ce n’est pas grand-chose mais ça paie quelques factures. Les voisins m’aident parfois ; Madame Lefèvre du troisième étage garde Louis quand je travaille tard. Elle me dit souvent : « Vous êtes courageuse, Élodie. » Mais moi je ne me sens pas courageuse. Juste fatiguée.
Un soir d’hiver, alors que je rentrais chez moi sous la neige fondue, j’ai croisé maman devant la boulangerie. Elle avait l’air plus vieille que jamais.
— Tu vas bien ?
Elle a haussé les épaules.
— Je fais aller.
J’ai hésité puis j’ai murmuré :
— Tu sais… Louis a besoin de toi. Moi aussi.
Elle a détourné les yeux.
— Je ne suis pas faite pour être grand-mère.
Je suis rentrée chez moi le cœur en miettes. J’ai regardé Louis dormir dans son petit lit Ikea récupéré sur Le Bon Coin. Je me suis assise à côté de lui et j’ai pleuré en silence.
Parfois je me demande si c’est moi qui ai tout raté. Si j’aurais dû écouter maman et ne pas garder ce bébé qui fait battre mon cœur chaque jour un peu plus fort. Mais quand il se réveille le matin et qu’il me sourit avec ses deux petites dents, je sais que malgré tout, il est ma plus belle réussite.
La solitude est lourde à porter mais je m’accroche à ces petits moments de bonheur volés au quotidien : un rire de Louis, un rayon de soleil sur notre balcon minuscule, une main tendue par une voisine.
Je rêve encore qu’un jour maman ouvrira son cœur à Louis. Qu’elle verra en lui non pas un fardeau mais une chance de réparer ce qui a été brisé entre nous.
Mais est-ce vraiment possible ? Peut-on guérir les blessures familiales quand elles sont si profondes ? Ou faut-il apprendre à avancer malgré l’absence d’amour maternel ?
Et vous… avez-vous déjà ressenti ce vide-là ?