« Maman, pourquoi ne m’aimes-tu pas ? » – L’histoire d’une Française face à la violence familiale et à la vengeance
« Arrête, maman ! Tu lui fais mal ! »
Ma voix tremblait, mais elle résonnait dans la cuisine comme un coup de tonnerre. Ma mère s’est figée, la main levée, le visage déformé par la colère. Mon petit frère, Paul, recroquevillé sous la table, sanglotait en silence. Il n’avait que huit ans. Moi, j’en avais seize, et ce soir-là, j’ai compris que je ne pouvais plus rester spectatrice.
Depuis toujours, notre appartement HLM à Montreuil était le théâtre de ses crises. Ma mère, Hélène, avait ce regard glacial qui vous transperçait. Elle passait de l’indifférence à la fureur sans prévenir. Mon père était parti quand j’avais dix ans. Il disait qu’il n’en pouvait plus de « marcher sur des œufs ». Il nous avait laissés seules avec elle. Enfin, seules… il y avait Paul, arrivé par accident, disait-elle souvent.
Je me souviens de ces soirs où elle rentrait du travail – caissière au Franprix du coin – fatiguée, les traits tirés, l’odeur de tabac froid collée à ses vêtements. Elle jetait son sac sur la table et commençait à râler : « Rien n’est fait ici ! Vous êtes bons à rien ! » Paul se cachait derrière moi. Moi, je serrais les dents. Je savais que si je répondais, ce serait pire.
Mais ce soir-là, elle avait dépassé une limite. Elle avait attrapé Paul par le bras et l’avait secoué si fort que sa tête avait cogné le mur. J’ai vu rouge. J’ai hurlé. Elle s’est tournée vers moi :
— Tu veux prendre sa place ?
J’ai senti la peur me glacer le sang. Mais quelque chose en moi s’est brisé. J’ai attrapé le téléphone et j’ai menacé d’appeler la police. Elle a ri :
— Vas-y ! Qui va croire une gamine comme toi ?
Mais j’ai composé le 17. Les mots sont sortis tout seuls : « Ma mère frappe mon frère… »
La suite s’est déroulée comme dans un cauchemar. Les policiers sont arrivés. Ma mère a crié à la trahison. Paul et moi avons été placés en foyer d’urgence cette nuit-là.
Je croyais que tout irait mieux loin d’elle. Mais la honte et la culpabilité m’ont rongée. Au lycée, les autres chuchotaient : « Tu sais, c’est elle qui a balancé sa mère… » Même certains profs me regardaient autrement. Paul ne parlait plus. Il faisait des cauchemars toutes les nuits.
Un jour, ma tante Sylvie est venue nous voir au foyer. Elle a pris ma main :
— Tu as bien fait, Camille. Il fallait que ça s’arrête.
Mais je voyais dans ses yeux qu’elle doutait aussi. Dans notre famille, on ne parlait pas de ces choses-là. On encaissait.
Les mois ont passé. Ma mère a été convoquée au tribunal pour violences sur mineurs. Elle a tout nié : « Ce sont des enfants ingrats ! Je me tue à la tâche pour eux ! » J’ai dû témoigner devant le juge. J’avais l’impression de trahir mon sang.
Après le procès, on nous a proposé d’aller vivre chez Sylvie à Orléans. Paul a commencé à aller mieux, doucement. Mais moi, je n’arrivais pas à tourner la page. Je faisais des crises d’angoisse dès que j’entendais une voix trop forte ou qu’on claquait une porte.
Un soir d’hiver, alors que je rentrais du lycée, j’ai croisé ma mère devant l’immeuble de ma tante. Elle m’attendait dans le froid.
— Tu es fière de toi ? Tu as détruit notre famille !
Je suis restée figée. Elle s’est approchée, les yeux pleins de larmes – ou était-ce de la rage ?
— Tu crois que c’était facile pour moi ? Tu crois que j’ai choisi cette vie ?
J’aurais voulu lui dire que moi non plus je n’avais rien choisi. Que j’aurais aimé avoir une mère qui me serre dans ses bras au lieu de me faire peur. Mais aucun mot n’est sorti.
Elle est partie sans se retourner.
Depuis ce jour-là, je vis avec ce vide en moi. J’ai essayé d’avancer : études de droit à Paris, petits boulots pour payer mon studio minuscule dans le 13e arrondissement. Paul a grandi ; il veut devenir éducateur spécialisé pour aider les enfants comme nous.
Mais parfois, la nuit, je revois le visage de ma mère – ce mélange de douleur et de colère – et je me demande : ai-je eu raison ? Aurais-je pu faire autrement ?
Je sais que beaucoup pensent qu’il faut protéger sa famille coûte que coûte. Mais où est la limite entre loyauté et survie ? Est-ce trahir ou se sauver soi-même ?
Et vous… qu’auriez-vous fait à ma place ?