Maman a choisi Paul, pas moi : chronique d’une fille devenue invisible

« Tu pourrais faire un effort, Camille. Paul essaie vraiment de s’intégrer. »

La voix de ma mère résonne encore dans la cuisine, froide et tranchante comme un couteau. Je serre la tasse de chocolat chaud entre mes mains, cherchant un peu de chaleur dans ce matin de novembre où tout semble avoir basculé. Paul est assis en face de moi, son sourire figé, ses yeux qui évitent les miens. Il a emménagé il y a deux semaines, mais j’ai l’impression qu’il a toujours été là, comme une ombre qui s’étend sur notre appartement du 12e arrondissement.

Avant Paul, il y avait nous : maman et moi, une équipe soudée depuis le départ de papa. On riait, on pleurait ensemble, on partageait tout. Mais depuis qu’elle l’a rencontré sur ce site de rencontres – elle disait que c’était pour « tourner la page » – je suis devenue transparente. Invisible. Un fantôme dans ma propre maison.

« Camille, tu pourrais au moins répondre quand on te parle ! »

Je relève la tête. Ma mère me fixe, ses yeux fatigués mais déterminés. Paul pose sa main sur la sienne et elle sourit, ce sourire que je ne vois plus jamais dirigé vers moi. Je me lève brusquement, la chaise grince sur le carrelage.

« Je vais être en retard au lycée. »

Je claque la porte derrière moi, le cœur battant à tout rompre. Dans la cage d’escalier, je retiens mes larmes. Je ne veux pas pleurer pour eux. Pas encore.

Au lycée Voltaire, tout le monde semble avoir une famille normale. Je regarde les autres filles embrasser leur mère sur le trottoir, rire avec leurs frères et sœurs. Moi, je traîne mon sac trop lourd et mon silence comme un boulet. Ma meilleure amie, Léa, essaie de comprendre.

« Tu devrais lui parler franchement, Camille. Dis-lui ce que tu ressens ! »

Mais comment expliquer ce vide ? Cette sensation d’être remplacée ? À chaque fois que j’essaie d’en parler à maman, elle soupire :

« Tu exagères… Paul n’est pas là pour te voler ta place ! »

Mais c’est exactement ce qui se passe. Petit à petit, il a pris possession de notre salon – sa collection de vinyles occupe toute l’étagère –, de notre cuisine – il cuisine des plats compliqués que je n’aime pas –, même de ma mère – elle ne me raconte plus rien, elle rit à ses blagues que je ne comprends pas.

Un soir, alors que je rentre plus tôt d’un cours annulé, je les surprends dans le salon. Ils parlent à voix basse.

« Elle finira par s’habituer… C’est une ado, c’est normal qu’elle soit difficile », dit Paul.

Ma mère hoche la tête : « Oui… Mais parfois je me demande si je fais bien… »

Je retiens mon souffle derrière la porte. J’aimerais qu’elle dise mon prénom avec tendresse, qu’elle se souvienne que je suis là. Mais elle se contente de soupirer et de poser sa tête sur l’épaule de Paul.

Cette nuit-là, j’envoie un message à mon père qui vit à Lyon avec sa nouvelle famille :

« Papa, est-ce que je peux venir chez toi quelques jours ? »

Il répond vite : « Bien sûr ma puce. On t’attend quand tu veux. »

Mais je sais que là-bas aussi je serai une invitée dans une vie qui n’est plus la mienne.

Les semaines passent et la tension monte à la maison. Paul veut organiser Noël chez nous avec ses deux fils – des garçons bruyants que je ne connais pas et qui prennent ma chambre sans demander la permission.

« Tu pourrais dormir sur le canapé, Camille ? Ce n’est que pour deux nuits », dit ma mère sans même croiser mon regard.

Je sens la colère monter en moi : « C’est MA chambre ! Pourquoi c’est toujours moi qui dois m’effacer ? »

Paul intervient : « Camille, il faut apprendre à partager… »

Je hurle : « Ce n’est pas à toi de me dire quoi faire ! »

Ma mère se lève brusquement : « Ça suffit ! Si tu continues comme ça, va donc vivre chez ton père ! »

Le silence tombe comme une chape de plomb. Elle vient vraiment de dire ça ? Je monte dans ma chambre en claquant la porte si fort que le cadre photo tombe au sol. Sur la photo, maman et moi sourions sur une plage bretonne. Je ramasse le cadre brisé et éclate en sanglots.

Le lendemain matin, je fais ma valise sans bruit. Ma mère ne se lève même pas pour me dire au revoir. Paul me lance un « Bon courage » gêné depuis le couloir.

Chez mon père à Lyon, tout est différent. Sa femme, Sophie, est gentille mais distante ; mes demi-frères me regardent comme une étrangère. Je passe mes journées dans ma chambre à regarder les messages non lus de maman s’accumuler sur mon téléphone. Elle m’écrit :

« Tu pourrais au moins donner des nouvelles… »
« Tu me manques… »
« Reviens à la maison… »

Mais je n’arrive pas à lui répondre. Je suis en colère contre elle, contre Paul, contre moi-même aussi d’avoir cru que rien ne changerait jamais.

Un soir de janvier, elle vient frapper à la porte de l’appartement lyonnais. Elle a les yeux rouges d’avoir pleuré.

« Camille… Je suis désolée. J’ai cru bien faire mais j’ai tout gâché… »

Je reste figée sur le seuil.

« Tu as choisi Paul… Pas moi », je murmure.

Elle s’effondre en larmes : « Non… J’ai été égoïste. Mais tu es ma fille… Je t’aime plus que tout… »

Je voudrais la croire mais quelque chose s’est cassé en moi. Peut-on recoller les morceaux d’un cœur brisé ? Peut-on pardonner à sa mère d’avoir préféré un autre ?

Aujourd’hui encore, je cherche des réponses. Est-ce qu’on peut vraiment reconstruire une famille quand on a été reléguée au second plan ? Est-ce que l’amour maternel peut survivre à la trahison ? Qu’en pensez-vous ?