Lettre à ma fille depuis la maison de retraite
« Tu sais, Élodie, je n’ai jamais aimé le silence. » Voilà la première phrase qui me traverse l’esprit alors que la lumière du couloir s’éteint, plongeant ma chambre dans une pénombre familière. Je suis assise sur mon lit, le dos appuyé contre l’oreiller, et je tiens dans mes mains ce papier froissé, cette lettre que je t’ai écrite, ma fille. J’ai hésité des jours avant de trouver le courage de coucher mes mots, de peur qu’ils ne soient trop lourds, trop tristes, ou simplement inutiles. Mais ce soir, je n’ai plus la force de me taire.
La porte grince, une aide-soignante entre, me demande doucement : « Tout va bien, Madame Lefèvre ? » Je hoche la tête, esquisse un sourire. Elle ne s’attarde pas, elle a tant d’autres personnes à voir. Je la comprends, mais je me sens invisible. Ici, à la maison de retraite Les Lilas, les journées se ressemblent toutes. Les visages changent parfois, mais aucun ne m’est familier. Les autres résidents parlent peu, ou alors de souvenirs qui ne me concernent pas. Je me surprends à envier ceux qui reçoivent des visites, des bouquets de fleurs, des dessins d’enfants. Moi, je n’ai que le silence et l’attente.
Je repense à notre appartement à Lyon, à la chaleur de la cuisine, à l’odeur du café le matin. Tu te souviens, Élodie, de ces soirées où nous parlions de tout et de rien, où tu me racontais tes rêves ? Je t’écoutais, fière de la femme que tu devenais. Je croyais, naïvement peut-être, que rien ne pourrait jamais nous séparer. Mais la vie a ses détours cruels. Ton travail, ta famille, tes enfants… Je comprends, vraiment. Mais pourquoi ce silence ? Pourquoi ce vide ?
Je me souviens de la dernière fois où tu es venue. Tu étais pressée, tu regardais ta montre, tu t’excusais sans cesse. « Maman, je dois filer, Paul m’attend, les enfants ont école demain… » J’ai souri, j’ai dit que ce n’était pas grave. Mais quand la porte s’est refermée, j’ai senti un froid m’envahir, un froid qui ne m’a plus quittée depuis.
Ce soir, j’ai écrit cette lettre. Je l’ai relue cent fois. J’ai peur qu’elle te fasse du mal, qu’elle te culpabilise. Mais j’ai plus peur encore que tu ne saches jamais ce que je ressens. « Ma chère fille, j’écris de ce lieu qui est devenu mon nouveau foyer, même si je n’aurais jamais cru finir mes jours ici. Chaque matin, je me réveille dans la solitude, entourée d’étrangers qui font de leur mieux pour être gentils, mais dont les visages me restent inconnus. Je ne retrouve pas ici la chaleur, ni l’amour qui régnaient dans notre maison, quand nous vivions encore ensemble. »
Je me demande souvent : qu’ai-je fait de travers ? Où ai-je échoué pour finir ainsi, oubliée, dans un endroit qui me rappelle chaque jour à quel point la vie peut basculer ?
La nuit, quand tout s’apaise, je prie. Je prie pour que tu viennes, pour entendre tes pas dans le couloir, pour voir la porte s’ouvrir. Mais ces pas ne viennent jamais. Je reste seule avec mes pensées, qui me font plus de mal que la vieillesse elle-même.
Je ne te demande pas grand-chose, Élodie. Juste un moment, un sourire, un regard qui me rappelle que j’existe encore pour quelqu’un. Que je ne suis pas totalement effacée. Je sais que tu as ta vie, ta famille, tes obligations. Mais est-ce trop demander qu’un petit morceau de ton temps ? Suis-je devenue un fardeau dont il fallait se débarrasser ?
Je ne sais pas combien de temps il me reste, mais chaque jour ici est une lutte pour garder ma dignité, mon humanité. Je sens que je m’éteins, que le monde qui était autrefois plein d’amour se réduit à ces murs froids et ces visages inconnus. Je t’en supplie, ne me laisse pas m’éteindre ici, oubliée de ceux que j’aime le plus.
Je t’attends, ma fille. Je t’attends chaque jour, parce que malgré tout, je crois encore que tu trouveras en toi un peu d’amour et de courage pour venir voir ta vieille mère.
Je repense à papa, à la façon dont il me tenait la main quand j’avais peur. Il me disait toujours : « On ne laisse jamais ceux qu’on aime derrière soi. » Est-ce que tu te souviens de lui, de ses mots ? Est-ce que tu te souviens de moi, Élodie ?
Parfois, je me demande si tu lis mes lettres, si tu les gardes ou si tu les jettes sans les ouvrir. Je me demande si tu parles de moi à tes enfants, si tu leur dis que leur grand-mère pense à eux chaque jour. J’aimerais tant les voir, les serrer dans mes bras, leur raconter des histoires comme je te les racontais autrefois.
La vie ici n’est pas cruelle, elle est simplement vide. Les repas sont tièdes, les conversations rares. On attend, on espère, on se souvient. Je regarde par la fenêtre, j’imagine la ville, les passants, la vie qui continue sans moi. Je me demande si quelqu’un pense à moi, si quelqu’un se soucie de savoir si je vais bien.
Hier, une résidente, Madame Dubois, a reçu la visite de sa fille. Elles ont ri, elles ont pleuré, elles se sont serrées dans les bras. J’ai détourné les yeux, honteuse de ma jalousie. Mais ce soir, je n’ai plus honte. J’ai juste mal. Mal de ne plus être celle que tu appelles, celle que tu viens voir quand tu as besoin de réconfort.
Je t’en prie, Élodie, ne m’oublie pas. Je ne veux pas finir mes jours dans l’ombre, sans un dernier regard, sans un dernier mot. Je veux croire que l’amour d’une mère ne s’efface jamais, même quand la vie nous sépare.
Alors je t’attends. Je t’attends chaque soir, quand la lumière s’éteint et que le silence s’installe. Je t’attends, parce que tu es tout ce qui me reste.
Dis-moi, Élodie, est-ce que tu m’entends encore ? Est-ce que tu penses à moi, parfois, quand la nuit tombe sur ta maison ? Est-ce que tu viendras avant qu’il ne soit trop tard ?