Les Larmes de Lotte : Un Jour qui a Tout Bousculé
— Tu la gâtes trop, Lotte. Elle ne t’écoutera jamais si tu continues comme ça !
La voix sèche de Françoise résonne dans le salon, coupant net les pleurs de Sophie, ma fille de quatre ans, qui s’accroche à ma jupe comme à une bouée. Je sens mes mains trembler, mais je me force à ne rien laisser paraître. Autour de nous, l’appartement sent encore le café froid et la pluie qui tambourine contre les vitres du 11e arrondissement. C’est un mercredi comme tant d’autres, sauf que tout, aujourd’hui, semble sur le point d’exploser.
— Ce n’est pas la question, Françoise. Elle est fatiguée, c’est tout…
Ma voix est faible, presque inaudible. Je sais déjà que je n’aurai pas le dernier mot. Depuis que Paul, mon mari, travaille tard à la mairie, c’est moi qui gère tout : les devoirs, les repas, les caprices, et surtout, la présence envahissante de sa mère. Françoise s’installe chez nous chaque mercredi pour « aider », dit-elle. Mais son aide ressemble plus à une surveillance constante, un jugement silencieux sur chacune de mes décisions.
Sophie renifle et se blottit contre moi. Je caresse ses cheveux blonds, tentant de la rassurer tout en cherchant mes propres repères. J’ai grandi à Lyon, loin de cette famille parisienne où tout se discute à voix basse, où l’on ne montre jamais ses faiblesses. Chez nous, on criait, on riait fort. Ici, chaque émotion semble suspecte.
— Tu vois ? Elle ne sait même pas poser des limites…
Françoise soupire bruyamment et se tourne vers la fenêtre. Je sens la colère monter en moi, brûlante, incontrôlable. Mais je ravale mes mots. Pour Sophie. Pour Paul. Pour cette paix fragile qui tient notre famille debout.
Le téléphone sonne soudainement. Paul. Je décroche en espérant qu’il rentrera plus tôt.
— Allô ?
— Lotte ? Je vais devoir rester plus tard ce soir… Un dossier urgent…
Je ferme les yeux. Encore une soirée seule avec Françoise. Je raccroche sans rien dire de plus.
— Il ne viendra pas dîner ? demande Françoise d’un ton faussement compatissant.
Je secoue la tête. Sophie recommence à pleurer.
— Maman, je veux papa…
Je la prends dans mes bras et l’emmène dans sa chambre. Je m’assois sur son petit lit rose et la berce doucement.
— Chut, mon cœur… Papa travaille beaucoup mais il t’aime très fort.
Ses larmes mouillent mon pull. Je me retiens de pleurer avec elle. Pourquoi faut-il toujours que je sois celle qui console tout le monde ?
Quand je ressors du couloir, Françoise est déjà dans la cuisine, en train de préparer une soupe sans sel « pour la santé de Sophie ». Je m’approche timidement.
— Tu veux que je t’aide ?
— Non merci, je gère.
Elle ne me regarde même pas. Je me sens invisible dans ma propre maison.
Le dîner est silencieux. Sophie picore sa soupe du bout de la cuillère. Françoise observe chaque geste, chaque bouchée.
— Tu devrais lui interdire le chocolat après le repas. C’est mauvais pour ses dents.
Je serre les poings sous la table.
— Je sais ce que je fais, Françoise.
Un silence glacial s’installe. Sophie baisse les yeux.
Après le repas, je couche Sophie et reste assise à côté d’elle jusqu’à ce qu’elle s’endorme enfin. Dans l’obscurité de sa chambre, je laisse couler mes propres larmes. J’ai l’impression d’étouffer sous le poids des attentes et des reproches.
Quand je retourne au salon, Françoise m’attend sur le canapé.
— Lotte…
Sa voix est soudain plus douce. Je m’assois en face d’elle, épuisée.
— Tu sais, j’ai élevé trois enfants seule après la mort de mon mari. Ce n’était pas facile…
Je la regarde pour la première fois autrement : une femme fatiguée par la vie, qui a dû se battre pour survivre dans un Paris indifférent.
— Je sais que tu veux bien faire… Mais parfois j’ai peur que tu sois trop tendre avec Sophie. Le monde n’est pas tendre, tu comprends ?
Je hoche la tête. Les mots restent coincés dans ma gorge.
— Peut-être… Mais j’ai besoin que tu me fasses confiance aussi. J’ai besoin d’exister comme mère…
Elle détourne les yeux mais je vois une larme briller sur sa joue ridée.
Le silence retombe mais il est différent cette fois : moins lourd, presque apaisé.
Plus tard dans la nuit, alors que je regarde Paris s’endormir depuis la fenêtre du salon, je me demande : Combien de femmes comme moi se sentent étrangères dans leur propre famille ? Combien d’entre nous doivent se battre chaque jour pour être entendues ?
Et vous… Jusqu’où seriez-vous prêts à aller pour défendre votre place dans votre foyer ?