Le miracle de Lyon : Vingt mois d’ombre, une famille en lumière

— Camille, tu m’entends ?

La voix de mon père résonne, tremblante, au-dessus du bourdonnement des machines. Je sens ses doigts hésiter sur les cordes de sa vieille guitare, celle qu’il ne sortait que pour les grandes occasions. Mais aujourd’hui, il joue pour moi, dans cette chambre blanche de l’hôpital Édouard-Herriot à Lyon. Je flotte entre deux mondes, prisonnière d’un corps qui ne répond plus, mais quelque chose, au fond de moi, refuse d’abandonner.

Vingt mois. Vingt mois de silence, de regards vides, d’espoirs suspendus. Ma mère, Anne, n’a jamais quitté mon chevet. Elle me parle chaque jour comme si j’allais lui répondre d’un instant à l’autre. Mon frère, Julien, a arrêté la fac pour travailler et aider à payer les factures. Je sens leur fatigue, leur colère parfois, leur amour surtout. Et puis il y a mon père, Marc, qui ne sait pas pleurer mais qui joue. Sa musique est la seule lumière dans ma nuit.

Je me souviens du soir de l’accident. Un vendredi pluvieux sur le quai Perrache. Un texto envoyé trop vite, un tramway qui surgit… puis plus rien. J’avais dix-neuf ans. J’étais pressée de vivre, pressée d’aimer. Et tout s’est arrêté.

— Camille… Si tu savais comme tu nous manques…

La voix d’Anne se brise. Elle s’accroche à ma main inerte. Parfois j’entends des disputes dans le couloir. Ma mère reproche à mon père son détachement, mon père lui reproche ses illusions. Julien ne supporte plus les silences lourds à la maison. La maladie n’est pas qu’une affaire de corps : elle ronge les liens, elle fait ressortir les failles.

Un jour, j’entends mon père murmurer :

— Je ne sais plus quoi faire… J’ai peur qu’on se perde tous.

C’est ce jour-là qu’il commence à jouer tous les soirs. Au début, maladroitement. Puis il ose des chansons que je chantais enfant : « La Vie en rose », « Ne me quitte pas »… Il pleure parfois en grattant les cordes. Je voudrais lui dire que je l’entends, que je suis là quelque part.

Les médecins passent chaque matin. Ils parlent à voix basse : « état végétatif », « chances minimes », « il faut penser à la suite ». Ma mère refuse d’abandonner. Elle s’accroche à chaque battement de mes paupières, chaque mouvement involontaire de mes doigts.

Un soir d’automne, alors que la pluie tambourine contre la vitre et que la ville s’endort sous les lumières jaunes du Rhône, mon père commence une mélodie nouvelle. Une chanson qu’il a écrite pour moi :

— Réveille-toi, ma fille… On t’attend tous ici…

Sa voix tremble mais elle est forte. Je sens une chaleur monter en moi, un souvenir d’enfance : les pique-niques sur les quais du Rhône, les rires dans le Vieux Lyon, le parfum des croissants chauds le dimanche matin.

Soudain, un frisson parcourt mon bras. Mes doigts bougent. Mon cœur bat plus fort. J’ouvre les yeux.

La lumière m’aveugle. Je vois le visage de mon père se décomposer en larmes et en sourire. Ma mère tombe à genoux en sanglotant :

— Camille ! Oh mon Dieu… Camille !

Julien arrive en courant. Il me serre contre lui comme si j’allais m’envoler.

Les semaines suivantes sont floues : rééducation douloureuse, souvenirs qui reviennent par bribes, corps qui refuse parfois d’obéir. Mais je suis là. Vivante.

À la maison, rien n’est plus comme avant. Mon père a quitté son travail pour s’occuper de moi ; ma mère a repris goût à la vie mais porte encore la fatigue sur ses épaules ; Julien a retrouvé le sourire mais reste hanté par la peur de me perdre à nouveau.

On se dispute souvent : pour un rien, pour tout ce qu’on n’a pas pu se dire pendant ces vingt mois volés. Mais on rit aussi plus fort qu’avant. On s’aime autrement.

Un soir d’hiver, alors que la neige tombe sur Fourvière et que Lyon scintille sous les guirlandes de Noël, je prends la guitare de mon père et je joue quelques notes maladroites.

— Tu vois papa… Je suis revenue.

Il me serre dans ses bras sans un mot.

Aujourd’hui encore, je me demande : pourquoi moi ? Pourquoi eux ? Est-ce la musique qui m’a ramenée ? Ou l’amour ? Peut-on vraiment revenir de l’ombre quand on a frôlé l’oubli ?

Et vous… Qu’auriez-vous fait à leur place ? Jusqu’où iriez-vous pour ceux que vous aimez ?