Le festin invisible : Quand la famille devient étrangère
— Tu crois qu’ils ont vraiment envie de nous voir ?
La question d’Éva résonne dans l’habitacle de notre vieille Clio alors que nous quittons Tours pour rejoindre la maison de ma sœur, à Saint-Avertin. Je serre le volant un peu plus fort. Je n’ose pas lui répondre. Depuis quelques mois, les échanges avec Claire sont devenus rares, presque mécaniques. Mais c’est dimanche, et la famille, c’est sacré, non ?
Nous avons préparé une tarte aux pommes maison, la recette de maman, celle qui embaumait la cuisine de notre enfance. Éva l’a enveloppée dans un torchon fleuri, presque comme un cadeau. J’ai appelé Claire hier : « On passe vers midi, ça vous va ? » Elle a répondu d’une voix neutre : « Oui, si vous voulez. »
En arrivant devant leur pavillon, je sens déjà une tension étrange. Claire ouvre la porte sans sourire. Son mari, François, reste assis devant la télé, un match de rugby à peine baissé. Les enfants filent dans leur chambre sans même un bonjour.
— Salut Claire… On a apporté une tarte !
Elle prend le plat sans un mot, file à la cuisine et je l’entends ouvrir le frigo. Je la rejoins :
— Tu veux qu’on la mette au four ?
— Non, non, on verra plus tard.
Je me sens soudain de trop. Éva me lance un regard inquiet. On s’installe dans le salon, sur le canapé raide. Personne ne propose de café. Le silence s’installe, pesant.
— Vous avez fait bonne route ? demande enfin François sans détourner les yeux de l’écran.
— Oui…
Claire revient avec deux verres d’eau tiède. Pas d’apéritif, pas de petits gâteaux comme avant. Je me rappelle les dimanches où on riait tous ensemble autour d’un plateau de fromages, où papa racontait ses blagues nulles. Aujourd’hui, tout semble figé.
Midi passe. Treize heures. Je commence à avoir faim. L’odeur d’un plat chaud n’arrive jamais. Claire disparaît dans la cuisine puis revient avec une assiette de chips et quelques cacahuètes.
— On pensait déjeuner ensemble…
— Ah… On a déjà mangé tout à l’heure avec les enfants. On ne savait pas si vous veniez vraiment.
Je reste bouche bée. Éva baisse les yeux sur ses mains. Je sens une colère sourde monter en moi.
— Mais… On t’a appelée hier !
— Oui mais… Enfin bref.
Un silence glacial tombe sur la pièce. Je regarde Éva qui tente de sourire pour sauver la face.
— On peut au moins partager la tarte ? propose-t-elle timidement.
Claire hésite puis secoue la tête :
— Non, on la gardera pour ce soir… Les enfants aiment bien.
Je me lève brusquement :
— On va y aller alors.
Personne ne proteste. François hausse les épaules. Claire nous raccompagne à peine jusqu’à la porte.
Dans la voiture, Éva éclate en sanglots silencieux. Je serre sa main dans la mienne.
— Qu’est-ce qu’on a fait pour mériter ça ?
Sur le chemin du retour, je repense à tous ces repas partagés, à ces souvenirs qui semblaient indestructibles. J’essaie de comprendre : est-ce la jalousie ? Un vieux conflit jamais réglé ? Ou simplement l’indifférence qui s’est installée avec le temps ?
Le soir venu, je reçois un message sec de Claire : « Merci pour la tarte. » Rien d’autre.
Je me sens trahi, comme si un pan entier de ma vie venait de s’effondrer. J’appelle ma mère pour lui raconter, elle soupire :
— Tu sais, parfois les familles se déchirent sans raison apparente… Il faut apprendre à vivre avec.
Mais comment accepter que ceux qu’on aime puissent nous tourner le dos si froidement ? Comment continuer à croire en la famille quand elle vous ferme sa porte au nez ?
Je regarde Éva qui tente de sourire malgré tout et je me demande :
Est-ce que c’est moi qui ai changé ou bien est-ce le monde autour de moi qui s’effrite ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?