Le dernier vœu de Théo : Une traversée pour l’amour d’un fils
« Papa, tu me promets que tu iras jusqu’au bout ? Même si ça fait mal ? » La voix de Théo résonne encore dans ma tête, même ce matin de mai où j’enfourche mon vieux vélo devant notre immeuble à Lyon. Ma femme, Camille, me serre la main si fort que j’ai peur de la briser. Elle ne dit rien, mais ses yeux rouges parlent pour elle. Ma mère, silencieuse, tient la photo de Théo contre son cœur. Je baisse la tête, j’attache mon casque, et je pédale. Je pédale pour fuir la douleur, pour honorer la promesse faite à mon fils, pour ne pas sombrer.
Théo avait douze ans. Il était la lumière de notre vie, un gamin qui riait même à l’hôpital, qui faisait des blagues aux infirmières, qui dessinait des soleils sur les murs blancs de sa chambre. Mais la leucémie ne lui a laissé aucune chance. Trois ans de combat, de chimios, de rechutes, de faux espoirs. Trois ans à voir son corps s’affaiblir, mais jamais son sourire. La veille de sa mort, il m’a pris la main et m’a dit : « Papa, tu sais ce que j’aurais aimé ? Traverser la France à vélo. Voir la mer, les montagnes, les champs de tournesols. Tu pourrais le faire pour moi ? » J’ai promis. Je ne savais pas encore à quel point cette promesse allait me sauver.
Le premier jour, la ville défile, grise, indifférente. Les klaxons, les regards curieux, les passants pressés. Je pédale sans but, juste pour avancer, pour ne pas penser. Mais à chaque coup de pédale, les souvenirs affluent. Théo sur son petit vélo rouge, riant aux éclats, tombant puis se relevant. Théo qui me disait : « Papa, t’es trop vieux, tu vas jamais me rattraper ! » Je m’arrête sur un banc, les larmes me montent aux yeux. Un vieux monsieur s’assied à côté de moi. Il me regarde, puis regarde mon vélo chargé de sacoches. « Vous partez loin ? » Je hoche la tête, incapable de parler. Il pose sa main sur mon épaule. « Bon courage, mon gars. » Ce simple geste me donne la force de repartir.
Les jours suivants, la route devient mon refuge. Je traverse les villages, les forêts, les champs. Parfois, je dors chez l’habitant, parfois sous une tente. À chaque étape, je raconte l’histoire de Théo. Les gens écoutent, certains pleurent, d’autres me serrent dans leurs bras. À Clermont-Ferrand, une boulangère m’offre un pain au chocolat. « Pour votre petit ange, » dit-elle. À Limoges, un groupe de cyclistes m’accompagne sur quelques kilomètres. « On pédale pour Théo ! » crient-ils en riant. Je sens que Théo est là, quelque part, dans le vent, dans le soleil, dans les sourires des inconnus.
Mais il y a aussi les moments de doute, de colère. Un soir, sous la pluie, je m’abrite dans une vieille grange. Je crie, je frappe le sol de mes poings. Pourquoi lui ? Pourquoi pas moi ? Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? Je pense à Camille, restée seule avec sa peine, à notre famille brisée. Je me sens coupable de partir, de la laisser affronter la douleur sans moi. Mais je sais que ce voyage est aussi le sien, qu’elle me l’a offert pour que je survive.
À Bordeaux, je reçois un message de ma sœur : « Maman est tombée, elle a besoin de toi. » Je suis tenté de tout arrêter. Mais Camille m’appelle : « Antoine, Théo voulait que tu ailles jusqu’au bout. On est tous avec toi. » Je repars, le cœur lourd, mais déterminé. Sur la route, je croise une famille en vacances. Leur fils, Hugo, a le même âge que Théo. Il me pose mille questions, veut essayer mon vélo. Je le laisse faire, il rit, il tombe, il se relève. Comme Théo. Je pleure en silence.
Les Pyrénées approchent. Les montées sont terribles, mes jambes brûlent, mon dos me fait souffrir. Je pense à abandonner. Mais je revois le regard de Théo, son sourire, sa force. « Papa, tu me promets que tu iras jusqu’au bout ? » Je serre les dents, je grimpe, je crie, je pleure. Au sommet du col du Tourmalet, je m’arrête, j’ouvre la petite boîte que j’ai emportée depuis le début. Dedans, une mèche de cheveux de Théo, une photo de nous deux, un dessin de soleil. Je laisse la mèche s’envoler dans le vent. « Voilà, mon fils. Tu as vu les montagnes. » Je m’effondre, vidé, mais apaisé.
La descente vers la mer est plus douce. À Biarritz, je m’assois sur la plage, face à l’océan. Camille me rejoint, elle a pris le train pour m’accueillir. On se serre dans les bras, on pleure ensemble. « Tu l’as fait, Antoine. Il serait fier de toi. » Je regarde l’horizon, le cœur lourd mais plus léger. J’ai tenu ma promesse. J’ai traversé la France pour Théo, mais aussi pour moi, pour nous, pour tous ceux qui ont perdu un enfant.
Aujourd’hui, je me demande : est-ce que la douleur s’atténuera un jour ? Est-ce que l’amour d’un père suffit à réparer un cœur brisé ? Et vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?